L’été est propice aux pèlerinages et aux processions, notamment pour le 15 août. Des moments durant lesquels la foi s’expose publiquement. "L’inscription dans un héritage, une tradition – au sens fort de transmission – prend une importance renouvelée et féconde dans les pratiques contemporaines", rappelle auprès d’Aleteia l’historien Christian Sorrel, auteur de "Dieu et la rue" dans lequel il retrace justement l’évolution du rapport des religions à la rue en France depuis la Révolution. Entretien.
Fête patronale de la France, l’Assomption, le 15 août, est traditionnellement associée à des processions. Des dévotions populaires et publiques qui fleurissent durant l’été, entre pardons bretons, "Voiles de Marie-Madeleine" et pèlerinages divers et variés. Ces traditions refleurissent, et l’historien Christian Sorrel en retrace opportunément l’histoire dans son dernier ouvrage paru aux éditions du Cerf en mai, Dieu et la rue. Plus exactement, il s’agit de comprendre comment la religion s’exprime dans l’espace public depuis la Révolution française, comment "la procession devient un enjeu politique" au XIXe siècle et ce que change la loi de 1905. Car, explique le professeur émérite de l’université Lyon 2, la République cherche avec la laïcité "un point d’équilibre avec les libertés de conscience et de culte dont l’exercice ne se limite pas à la sphère privée, mais concerne l’espace public, l’espace partagé de la société démocratique". Paradoxalement, l’Église elle-même, par "refus du triomphalisme", se fait moins présente dans l’espace public dès les années 1950, avant un retour récent. "Les jeunes générations catholiques, conscientes d’être une minorité dans la société sécularisée et pluraliste, ont besoin d’affirmer publiquement leur foi", estime l’auteur de ce livre nécessaire pour comprendre ce qui se joue dans nos rues.
Aleteia : Vous retracez l'évolution du rapport des religions à la rue depuis la Révolution française, quelles sont les périodes les plus portées sur les démonstrations publiques ?
Christian Sorrel : Le débat autour des religions, c’est-à-dire pendant longtemps autour du catholicisme, est une réalité majeure de la vie politique et sociale de la France depuis la Révolution. Si les dossiers sont nombreux, celui de l’accès à l’espace public, de son appropriation concrète ou symbolique, est récurrent. On peut dire de manière schématique, pour le XIXe siècle, que l’accès de l’Église à la rue s’élargit avec les régimes les plus favorables au catholicisme (Restauration, Second Empire) et se restreint avec les régimes réticents ou hostiles (Monarchie de Juillet, Troisième République). La procession devient un enjeu politique. Avec la loi de Séparation des Églises et de l’État (1905), la notion d’ordre public garde toute son importance. Mais elle doit trouver un point d’équilibre avec les libertés de conscience et de culte dont l’exercice ne se limite pas à la sphère privée, mais concerne l’espace public, l’espace partagé de la société démocratique. Malgré les souhaits de l’extrême gauche libre penseuse, la Chambre des députés refuse d’interdire les processions et laisse jouer la régulation locale des maires. Dans cette ligne, la jurisprudence d’une grande partie du XXe siècle a conforté la liberté d’accès des religions à la rue, sous réserve de l’ordre public. C’est l’émergence de l’islam, et notamment d’un islam radical identifié par des "signes religieux ostensibles", qui a remis en cause ces acquis.
On observe ces dernières années un regain d'intérêt pour les pèlerinages et les processions... pourquoi avaient-ils disparus ou s'étaient-ils faits plus discrets ?
Le recul des processions et des pèlerinages à partir de la décennie 1950 n’est pas sans lien avec la baisse de la pratique religieuse. Mais il exprime aussi, dans une partie du clergé et des militants, le refus du triomphalisme – dont ils auraient été l’expression – et la volonté de se fondre dans la société. On parlait alors d’"enfouissement".

L'Église, dites-vous, a donc désinvesti la rue de son plein gré…
Il faut dire d’abord que les rassemblements de masse lors des congrès mariaux ou eucharistiques et les processions annuelles sont moins fréquentés dès les années 1950. Il faut dire aussi que la ville de l’automobile triomphante n’est pas très favorable aux processions. Le clergé en tire la leçon. À cela s’ajoute, comme nous l’avons déjà évoqué, la volonté de discrétion, le rejet de la “religion”, jugée formelle et infantilisante dans la multiplication de gestes et de pratiques, au bénéfice supposé de la “foi”, adulte et réfléchie, qui conduit au militantisme dans le cadre des mouvements d’action catholique.
Les jeunes générations catholiques, conscientes d’être une minorité dans la société sécularisée et pluraliste, ont besoin d’affirmer publiquement leur foi.
Doit-on mettre la nouvelle publicité des pèlerinages et autres dévotions publiques sur le compte d'une forme de compétition religieuse ?
C’est un facteur qu’il faut prendre en compte, mais il n’explique pas tout. Les jeunes générations catholiques, conscientes d’être une minorité dans la société sécularisée et pluraliste, ont besoin d’affirmer publiquement leur foi, une foi choisie et assumée, qu’elle vienne d’un héritage familial ou d’une conversion. Elles ont besoin d’événements ponctuels marquants, comme les JMJ l’ont montré depuis le pontificat de Jean Paul II, alors qu’elles ont parfois du mal à prendre leur place dans le rythme quotidien moins exaltant des aumôneries ou des paroisses.

Y a-t-il une manière plus contemporaine de sortir dans la rue pour une manifestation religieuse ?
Oui et non. Oui, si l’on entend par manifestation la mobilisation militante, avec des horizons politiques, comme on l’a vu lors de la « Manif pour tous », qui a renouvelé le répertoire d’action des catholiques par des emprunts aux pratiques de la rue en lutte ou en fête. Non, si l’on parle de rassemblements spécifiquement religieux, et c’est au contraire dans la réappropriation des gestes anciens que se retrouvent les pèlerins, qui marchent derrière les croix et les bannières, en entonnant des cantiques. L’inscription dans un héritage, une tradition – au sens fort de transmission – prend une importance renouvelée et féconde dans les pratiques contemporaines.
Cette expression de la foi dans la rue est-elle spécifique au catholicisme ?
Pas vraiment, et l’on peut même affirmer que rares sont les confessions qui se renferment spontanément dans les temples. Le rassemblement de masse, la déambulation dans les campagnes ou les villes relèvent d’une dimension anthropologique fondamentale.
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