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Stéphane Bern : “La Beauté est à portée de main”

12 min de lecture
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Crédit : L. Menec

À 62 ans, Stéphane Bern porte la Mission Patrimoine pour la sauvegarde du patrimoine en péril. Depuis 2018, plus de 1.050 sites ont été aidés et 356 millions d’euros collectés.

Amoureux de l’histoire de France, Stéphane Bern se confie dans le numéro spécial été d’Aleteia Magazine sur sa passion et son combat pour la préservation des pierres et des traditions. Le présentateur partage ses inquiétudes face à la situation des églises en France, mais aussi ses raisons d’espérer. Il livre enfin quelques conseils pour partir cet été à la découverte du patrimoine de proximité. 

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La beauté est parfois au coin de la rue, encore faut-il prendre le temps de la regarder. C'est l'une des convictions profondes de Stéphane Bern, qui œuvre depuis des années à faire aimer et protéger le patrimoine français. En pleine période estivale, il invite les lecteurs d'Aleteia à redécouvrir les trésors de proximité, tout en alertant sur l'avenir des églises et des monuments qui façonnent notre histoire commune. Un entretien à retrouver dans Aleteia Magazine #3

Aleteia : Vous êtes l’un des visages les plus connus de la défense du patrimoine en France. Avez-vous un souvenir d’enfance qui aurait déclenché cette passion ?
Stéphane Bern :
Je repense d’abord au temps où j’habitais avec ma famille dans un appartement ordinaire d’une rue sans charme de Nancy. Au bout de la rue, il y avait la place Stanislas, un endroit absolument splendide. Et je me souviens du choc émotionnel que j’ai éprouvé en la découvrant. Je me suis dit : « oui, la beauté existe, on peut trouver l’harmonie au bout de la rue. » Dans mon enfance, mes parents m’emmenaient visiter les châteaux, les églises, les cathédrales. Je voulais tout savoir : d’où cela venait, de quand cela datait, pourquoi cela était ainsi… J’étais obsédé par l’histoire. Je me rappelle que, gamin, je publiais une sorte de fanzine. J’égrenais tous les monuments que mes parents me faisaient visiter, en ajoutant des commentaires historiques. Il n’y avait pas Internet, et tout cela était tapé à la machine, "maquetté" comme on pouvait, puis envoyé à toute la famille. Adolescent, j’organisais pour mes parents des week-ends prolongés à la découverte du patrimoine. Mais le rythme des visites était tellement intense qu’ils me suppliaient de lever le pied ! Je me rappelle avoir visité huit châteaux de la Loire dans la journée ! Quand nous étions sur la route, je les faisais s’arrêter dès qu’il y avait un monument, une abbaye, une cathédrale, une église gothique, une autre romane… Au fond, je crois qu’ils étaient ravis. Mon père était un passionné d’histoire. J’ai eu la chance de baigner dans un milieu ouvert à la culture. Quels conseils pourriez-vous donner pour aller à la découverte du patrimoine cet été ? Je défends la découverte d’un patrimoine de proximité. Et même si vous êtes sur le littoral, vous n’êtes pas obligé de bronzer idiot ! En juillet, je vais dans le Perche. Là, j’ai plaisir à emmener des amis visiter les environs : le village de Frazé, la Ferté-Vidame avec la maison de Saint-Simon, ou bien la basilique Notre-Dame de Montligeon... Je pense qu’il ne faut jamais perdre une occasion d’apprendre et d’être ému par la beauté qui nous entoure. Il faut aussi lutter contre ce grand paradoxe : les gens ignorent souvent les trésors près de chez eux. Et c’est vrai : aucun Parisien ne monte à la tour Eiffel ! 

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Je vois beaucoup de jeunes se mobiliser pour mettre en scène et en valeur le patrimoine.

Comment l’expliquez-vous ?
Je crois que cela vient d’une sorte de paresse intellectuelle. On se dit : « J’aurai le temps, c’est à côté… » Dans le même temps, on emploie cette horrible expression : « On a fait le Brésil » ou « Je vais faire le Pérou… » ! Les gens ont des rêves lointains alors que la beauté est à portée de main. Il faut en prendre conscience. Moi j’ai la chance de faire un métier qui me fait chaque jour découvrir des merveilles. À Reims, par exemple, on m’a présenté le calice des rois de France et les trésors de la cathédrale. C’était bouleversant. J’avais le sentiment de toucher du doigt un morceau de notre histoire.

À l’ère des écrans et de la 5G, comment donner envie aux jeunes de s’intéresser à une église, un château, un vieux village ?

Vous savez, ne soyons pas trop inquiets car il y a des raisons d’espérer. La beauté est très « instagrammable » ! Je vois donc beaucoup de jeunes se mobiliser pour mettre en scène – et en valeur – le patrimoine. Certains s’amusent même à m’imiter ! Au-delà des réseaux, énormément de jeunes se passionnent pour la culture et s’engagent dans des associations et des chantiers de rénovation. Il y a une armée de l’ombre décidée à sauvegarder une église, un pont, une fontaine, etc. Je vais vous faire une confidence : il y a quelques années, je recevais beaucoup de courriers me demandant une simple dédicace. Désormais, je trouve chaque jour quantité de lettres me parlant du sauvetage d’un lieu. Bien souvent, ce sont des jeunes qui sont choqués de voir l’état du patrimoine de leur village. J’en rencontre aussi qui sont en quête de sens après avoir effectué de grandes écoles. D’un coup, ils s’arrêtent et se tournent vers un métier manuel qui a du sens pour eux. Ils deviennent tailleurs de pierre, peintres sur soie ou sur porcelaine... Cette jeunesse a un courage incroyable. 

Les pierres sont le véhicule le plus extraordinaire  pour nous raconter des histoires fascinantes.

Comment stimuler les jeunes qui ne sont pas encore sensibles à ce patrimoine ?
Les pierres sont le véhicule le plus extraordinaire pour nous raconter des histoires fascinantes. Parce que derrière ces pierres se trouvent des aventures d’hommes et de femmes qui nous ressemblent et qui nous parlent. Il faut arrêter de penser le patrimoine comme des visites en famille rébarbatives. Aujourd’hui, beaucoup de sites s’emploient à proposer des animations ludiques, des ateliers créatifs, certains nous offrent la réalité augmentée… C’est prodigieux ! Je crois que les jeunes peuvent aussi être touchés par les vacances qui combinent la découverte du patrimoine avec une démarche écologique ou sportive. La région Centre-Val de Loire, par exemple, a développé la Loire à Vélo, et l’on va de château en château à travers des itinéraires splendides. La jeunesse d’aujourd’hui est sans doute plus sensible à la beauté que la génération des baby-boomers. Eux se pensaient comme des dieux et se croyaient tout permis. Mais aujourd’hui on prend conscience de combien notre héritage est sacré et doit être protégé.

L’été, c’est aussi la saison des festivals, des fêtes traditionnelles qui attirent des milliers de personnes. Est-ce que vous avez le sentiment que l’on assiste à un retour en force de ce patrimoine immatériel vivant ?
J’ai été critiqué dernièrement pour avoir fait une émission sur le retour des fêtes traditionnelles. Mais la célébration de l’identité d’un village, les fêtes votives et les traditions populaires ne sont pas un combat d’arrière-garde. C’est simplement le fait de rester fidèles à ce que nous sommes et d’assurer une continuité historique. Évidemment, cela déplaît à tous ceux qui aimeraient faire table rase du passé, ceux qui voient dans ces fêtes quelque chose de réactionnaire ou d’ultraconservateur. Je ne peux pas entendre ce discours. Les gens qui vont à la fête du Roi de l’Oiseau, au Puyen-Velay, ne font pas un acte politique. Ils ont envie de festoyer et de célébrer une tradition locale populaire. N’allons pas les trahir en les politisant.

ABBAYE DE SENANQUE
Au creux d'un vallon provençal, l'abbaye de Sénanque veille depuis neuf siècles. Battue par le mistral et entourée de lavandes, elle incarne l'idéal cistercien : pierre nue, silence et lumière. Quelques moines y vivent encore, tandis que la restauration de l'église abbatiale se poursuit depuis 2019.

La Mission Patrimoine a permis depuis 2018 de participer à la restauration de plus de 1.000 sites, avec plus de 365 millions d’euros collectés. Quelle est la réalisation dont vous êtes le plus fier ?
Je pense à deux projets. Le premier concerne l’abbaye de Sénanque, dans le Vaucluse. Un jour, le père abbé m’a écrit pour me dire : "Si vous ne faites rien, dans trois mois, la nef s’effondrera." L’abbaye se situe sur la commune de Gordes, où se trouvent de grandes fortunes, des gens gâtés par la vie. Mais personne ne s’est dit qu’il fallait sauver l’abbaye. J’ai répondu à l’appel de l’abbé. J’ai été bouleversé par ce lieu, son architecture romane, les moines âgés qui y vivent. La nef avait été fragilisée par la destruction d’une chapelle ajoutée au XIXe et qui lui servait d’étai. Il y avait un besoin urgent de 300.000 euros qui ont été débloqués par la Fondation du patrimoine. Là, je crois qu’on a vraiment participé à sauver l’édifice. C’était in extremis. J’en parle toujours avec émotion car je sais que ces moines prient pour moi tous les jours. Et cela me porte.

Et l’autre lieu ? 
Il s’agit d’un théâtre à Bar-le-Duc sauvé par trois amis d’enfance. Inauguré au début du XXe siècle, le théâtre des Bleus de Bar allait être transformé en parking. Pourquoi des "Bleus" ? Parce que c’est là que les soldats bleu horizon de la guerre de 1914-1918 allaient se détendre. C’est un théâtre à l’italienne érigé à la même époque que le théâtre des Champs-Élysées. Aujourd’hui, il est entièrement restauré et on y joue. C’est merveilleux car les trois jeunes avaient 3.000 euros comme base de départ. Nous avons donné 500.000 euros, puis 2,5 millions d’euros ont été trouvés. Parce que le Loto du patrimoine sert de levier. Si la Mission Patrimoine commence à aider, alors beaucoup de monde embraye. L’incendie de Notre-Dame de Paris et sa reconstruction ont-ils réveillé les consciences ? C’est certain. Avant, en regardant Notre-Dame de Paris, nous pensions que nous, pauvres mortels, nous étions de passage, mais qu’elle était éternelle. Tout d’un coup, nous avons été bouleversés à l’idée de ne plus jamais la revoir. C’était insupportable. L’émotion populaire et mondiale nous a fait mesurer la fragilité de notre patrimoine. Elle a aussi mis un coup de projecteur inouï sur les métiers d’art qui ont servi à sa reconstruction. Cet événement a été décisif pour tout le patrimoine en France, avec des personnes qui se sont mises à se préoccuper de leurs trésors de proximité. Mais la tâche est immense. Je dis qu’en moyenne il faut 1,5 million d’euros pour sauver une église. Vous trouverez facilement cette somme dans une grande ville. Mais dans les villages de 200 habitants… Je me bats comme un beau diable pour avancer. C’est d’ailleurs ce que j’ai raconté au pape lors de son voyage à Monaco, en mars dernier. Quand je me suis présenté, je lui ai dit que je me battais pour sauver le patrimoine religieux du pays. Léon XIV m’a dit en souriant qu’il y avait beaucoup de travail !

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durant la Grande Guerre, des Poilus ont pu profiter d'un peu de répit en découvrant des pièces jouées au théâtre des Bleus de Bar, à Bar-le-Duc (Meuse), achevé en 1900.

Pour que les églises demeurent, elles doivent être habitées et vivantes. La fragilité du patrimoine religieux est-elle corrélée à la baisse de la pratique religieuse en France ? 
On m’a beaucoup attaqué lorsque j’ai eu le malheur de dire que la déchristianisation du pays mettait en danger les églises de nos communes. Pourquoi ? L’une des raisons est que ce n’est plus un enjeu électoral. Les citoyens demandent davantage de salles de sport, de piscines, de cantines scolaires. C’est très bien. Mais ils se désintéressent de leurs églises. Alors il faut mener un combat : que les maires respectent la loi de 1905. Les communes ont la propriété des églises et elles doivent les entretenir. Or, la ligne d’entretien ordinaire du patrimoine est toujours biffée. Alors au bout de dix ans, mécaniquement, l’édifice est en déréliction et les travaux sont trop considérables pour une petite commune. Il faut aussi tout faire pour garder ouvertes les églises. Proust disait que les cathédrales et les églises sont les seuls lieux patrimoniaux qui ont gardé leur vocation. Je soutiens l’association Églises Ouvertes France dont le but est de maintenir la vitalité de ces lieux trop souvent fermés, avec des bénévoles qui viennent ouvrir le matin, d’autres qui proposent une visite, etc. L’enjeu est important car une église, c’est souvent le premier contact avec l’art et la beauté.

Avez-vous un vœu pour cet été ?
Victor Hugo disait que la beauté appartient à tout le monde. Prenons-en conscience et visitons cet été ce patrimoine avec le désir de le faire vivre. La sauvegarde du patrimoine, nous en sommes les dépositaires collectivement et individuellement. Certains pensent que c’est à l’État seul de s’en occuper. Mais l’État, c’est nous !