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Le bon sens, vertu oubliée du management ?

5 min de lecture
FEMME-HEUREUSE-TRAVAIL.

Crédit : Shutterstock

Être efficace en suivant des procédures ne marchera jamais aussi bien qu’en pratiquant l’intelligence des situations. Mais si le bon sens est nécessaire pour mener à bien un projet, observe le consultant en entreprise Pierre d’Elbée, il n’est pas suffisant.

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 "Il n’avait que du bon sens, mais il en avait beaucoup !" Ce constat de Sainte-Beuve à propos de Louis XIV est à rapprocher d’un article des Échos publié fin juin 2026 : le bon sens, "un outil plus efficace que jamais en matière de gestion de projet".  À l’heure où les organisations multiplient les méthodes, les référentiels et désormais les outils d’intelligence artificielle, le bon sens semble faire un retour inattendu. Concrètement, pour éviter un retard, un chef de projet peut choisir de livrer une version allégée, mais fonctionnelle, plutôt que s’obstiner à respecter un cahier des charges parfait, mais irréaliste. Privilégier la valeur client perçue plutôt que la conformité devient ainsi une attitude de bon sens. Ainsi dans l’Express, Julia de Funès dénonce une utilisation excessive des méthodes, qui ne pourra jamais se substituer à l’intelligence des situations. 

Le "faux bon sens"

Pour le défendre, le bon sens doit d’abord être débarrassé de ses caricatures : en le démarquant des fausses évidences que crée l’habitude — "on a toujours fait comme ça" – ou du conformisme qui cède devant la pression collective et pèche par manque de sens critique. S’il ne faut pas proscrire l’intuition immédiate, elle demande d’être vérifiée. On a souvent opposé le bon sens à l’esprit scientifique qui préfère la vérification à une évidence superficielle, l’expérimentation à l’apparence, la preuve à la certitude a priori. Et si Descartes défendait le bon sens comme "la chose du monde la mieux partagée", il avait en vue la Raison également présente en tout homme, et non son usage.

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La force du bon sens

Le bon sens est nécessaire, mais non suffisant pour diriger un projet. Si la méthode est un outil efficace, la culture lui ajoute une hauteur de vue nécessaire. Le bon sens lui, se situe dans un jugement personnel qui s’inscrit dans le "ici et maintenant". À l’opposé d’une recette universelle, il regarde les faits. Son intelligence est de prendre une décision en tenant compte des circonstances précises. Il a l’humilité de préférer le réel à la théorie, même quand c’est la sienne, et refuse de tordre les faits pour la sauver. Un jugement de bon sens est simple sans être pauvre, sobre parce qu’il élimine le superflu, compréhensible pour tous. Quand c’est "frappé au coin du bon sens", il prête à sourire : "Mais comment n’y ai-je pas pensé plus tôt !" Même si par un trait de lumière qui leur est propre, les enfants sont eux aussi capables de bon sens, il s’appuie généralement sur l’expérience. Les adultes "de bon sens" font preuve de solidité par leur jugement incarné et réaliste. Ils discernent spontanément l’essentiel de l’accessoire, l’urgent de l’important, la cause de l’effet. Le bon sens fuit les extrêmes, il se présente comme un équilibre, une juste mesure.

Bon sens et prudence

"La simplicité est la sophistication suprême", aurait dit Léonard de Vinci. D’une réalité complexe, le bon sens dégage une idée simple, abordable, concrète. Simplifier le réel est un travail intense de l’intelligence, pour permettre une action efficace. Voilà qui est trop souvent oublié dans les indicateurs de performance qui se veulent précis et quantitatifs, alors que le bon sens opère un rassemblement de la complexité sous un jugement opérationnel. Ce rassemblement est une forme d’appropriation personnelle. 

À l’heure où l’intelligence artificielle produit toujours plus de réponses, le recours au bon sens s'impose plus que jamais. Faire preuve de bon sens est une manière de défendre sa souveraineté en matière de jugement plutôt que de suivre des injonctions impossibles à réaliser. Aristote, s’il ne parlait pas de bon sens, considérait le "jugement" comme un point décisif de la prudence qui oriente l’action vers une fin "bonne pour l’homme". À l’évidence, le bon sens est la qualité d’un jugement sain, mais la prudence va plus loin : elle n’est jamais une efficacité pure qui s’établit au détriment des hommes. Elle est l’intelligence des situations qui ne perd jamais de vue l’harmonie à réaliser entre les moyens à mettre en place et la fin humaine que l’on sert. Une forme de sagesse en somme.