L’audit national lancé après le meurtre de la petite Lyhanna a permis d’identifier 970 dossiers jugés "prioritaires" et conduit à 675 placements en détention. Des chiffres qui témoignent de situations gravissimes qui auraient nécessité une prise en charge accélérée bien plus tôt, mais qui ne constituent pas pour autant une mesure de l’ampleur réelle de la pédocriminalité en France
Près d'un millier de dossiers pédocriminels identifiés comme "prioritaires", 675 personnes placées en détention : Gérald Darmanin a dévoilé mercredi 15 juillet le bilan du réexamen de dizaines de milliers de plaintes ordonné après la mort de Lyhanna.
Cinq semaines après avoir demandé à l'ensemble des parquets de revoir l'ensemble des plaintes déposées, le garde des Sceaux a fait état de 970 dossiers "prioritaires", c'est-à-dire avec des suspects identifiés ayant des antécédents et des victimes toujours mineures, qui représentent "1,14% du stock de procédures".
Dans les jours qui avaient suivi la découverte du corps de cette fillette de 11 ans dans le Gers, et avec le profil du principal suspect de son meurtre, Jérôme Barella, déjà visé par des plaintes pour des agressions sexuelles sur mineurs sans jamais avoir été entendu, le ministre de la Justice avait estimé qu'il n'avait "manqué ni de moyens, ni de lois" mais "de prioriser des viols sur les mineurs". Aux procureurs généraux convoqués dans la foulée au ministère, il avait demandé de "reprendre l'intégralité des plaintes qui touchent les enfants" d'ici au 14 juillet.
Quelque 1.350 informations judiciaires, confiées à des juges d'instruction, ont été ouvertes depuis le 8 juin, soit environ quatre fois plus que l'année dernière sur la même période, a détaillé la Chancellerie dans un communiqué. Quelque 675 personnes ont été incarcérées depuis le 8 juin, alors qu'au total, 69.626 dossiers ont été revus sur l'ensemble du territoire et 85.047 plaintes recensées par les procureurs.
"Sur ces procédures revues, 61,5% relèvent de faits délictuels et 38,5% de faits criminels. 83,5% des individus mis en cause sont identifiés, 16,5% ne le sont pas", selon la Chancellerie. 91,4% des personnes mises en cause n'ont par ailleurs jamais fait l'objet d'une condamnation antérieure. Dans un message publié sur les réseaux sociaux, Gérald Darmanin a salué un "travail considérable abattu", en précisant qu'il allait à nouveau "échanger, un à un, avec l'ensemble des procureurs généraux pour faire le point sur leurs stocks locaux".
Quelques minutes plus tôt, lors des questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, il avait estimé qu'"on peut penser qu'il y a beaucoup de faits prescrits, des plaintes qui ont déposées 20 ans ou 30 ans après, d'où l'imprescriptibilité que je demanderai bientôt de voter pour les crimes qui concernent les mineurs". Le ministre de la Justice a également fait observer qu'"en moyenne, les parquets connaissent des dossiers (d'une ancienneté) de quatorze mois, c'est-à-dire que nous avons encore beaucoup de travail à faire pour réduire les délais d'étude".
"Pari réussi"
Ces conclusions rendues en temps et en heure ont été revendiquées comme un "pari réussi" par l'entourage du ministre, ce dernier soulignant à l'Assemblée avoir "fait mentir" ceux qui doutaient de la faisabilité de cet audit géant dans un temps si contraint. La Chancellerie a également insisté sur "l'utilité d'un pilotage national resserré pour concentrer les moyens judiciaires sur les situations présentant les enjeux de protection les plus élevés", voyant dans cette "revue exceptionnelle" la marque d'une "méthode de travail qui se poursuivra dans les prochaines semaines".
La séquence doit ainsi solder une période de turbulences pour Gérald Darmanin, qui a dû affronter les appels à la démission issus notamment des rangs de LFI et du Rassemblement national, ainsi qu'un trou d'air de popularité: mi-juin, il avait accusé une baisse de cinq points - tout en restant le membre du gouvernement le plus apprécié - dans une étude Ipsos BVA-Cesi école d'ingénieurs pour La Tribune Dimanche .
Le garde des Sceaux avait également dû faire face à une fronde menée par les magistrats, dont il avait "perdu la confiance" pour les avoir "jetés en pâture à la colère, légitime mais toujours mauvaise conseillère", avait estimé la pourtant réputée modérée Union syndicale des magistrats (USM, environ 60% de la profession). Fragilisé politiquement, Gérald Darmanin avait encore dû renoncer à la mesure phare de son projet de loi, une procédure de "plaider coupable" en matière criminelle, faute de garantie d'obtenir une majorité à l'Assemblée nationale.
Une goutte d'eau dans l'océan
Si 970 dossiers "prioritaires" identifiés dans l’audit lancé par Gérald Darmanin sont présentés comme une avancée judiciaire importante, ils ne représentent qu’une infime partie du phénomène pédocriminel en France. Pour rappel, ils correspondent uniquement à des dossiers déjà connus de la justice et présentant des critères particuliers (suspects identifiés, antécédents, victimes encore mineures), pas au nombre réel de faits commis.
À titre de comparaison, les forces de sécurité enregistrent chaque année des dizaines de milliers de victimes mineures de violences sexuelles (plus de 70.000 en 2025), tandis que le 119 recueille plusieurs dizaines de milliers de signalements concernant des enfants en danger. Les violences sexuelles sur mineurs restent massivement sous-déclarées, avec des révélations parfois des années ou des décennies après les faits. Autrement dit, les 970 dossiers ne sont pas "le problème" : ils sont la partie émergée d’un phénomène beaucoup plus vaste, où l’enjeu principal reste l’identification rapide des victimes et la capacité de la justice à traiter les signalements avant qu’un passage à l’acte plus grave ne survienne.












