Aller au contenu principal

L’euthanasie, la “culture de mort” et le triomphe de la technique

8 min de lecture
seringue euthanasie.jpg

Crédit : canva

Pour Germain Souchet, la très probable légalisation de l’euthanasie ne constitue pas une rupture, c’est l’aboutissement logique d’une civilisation qui s’est dissoute dans le culte de l’efficacité, à l’origine de l’avènement du règne de la Technique. Depuis des décennies, dit-il, tout ce qui n’est pas efficace tend à être éliminé.

Partager sur :

Cette fois, à vue humaine, cela semble joué. L’Assemblée nationale, dans sa grande majorité, saisie d’une envie de toucher à l’interdit suprême, ou tétanisée devant l’offensive du puissant lobby du pseudo-droit à "mourir dans la dignité" va très probablement voter le 15 juillet pour une des législations les plus permissives au monde en matière d’euthanasie, malgré les efforts du Sénat pour tenter de repousser l’échéance.

Un aboutissement logique

Tout ou presque a été écrit pour s’opposer à ce projet mortifère. Médecins, qu’ils soient ou non spécialisés dans les soins palliatifs, philosophes, évêques, ont livré des raisonnements moralement impeccables, partagé des témoignages sur leur admirable combat pour accompagner les souffrants et les mourants. Des malades ont aussi pris la parole pour dire qu’on devait les aider à se battre jusqu’au bout, leur ouvrir un chemin d’espérance envers et contre tout, et qu’il était cruel de leur présenter la mort comme une option. Sans parvenir à infléchir la trajectoire politique qui semble, comme un bateau ivre, se précipiter avec une joie mauvaise sur les récifs de la mort cliniquement administrée.

Bienvenue sur le nouveau site d'Aleteia !

Nous sommes heureux de vous accueillir sur un site entièrement repensé, réalisé grâce au soutien de nos généreux donateurs.

Si vous appréciez cette nouvelle expérience de lecture, vous pouvez, vous aussi, nous aider à faire vivre Aleteia.

Faire un don

D’aucuns disent que cette loi constituera une rupture anthropologique majeure. Je ne le crois pas. La très probable légalisation de l’euthanasie n’est qu’un aboutissement logique, une forme de continuité. Le saint pape Jean-Paul II parlait d’une "culture de mort" pour dénoncer toutes les législations et pratiques attentant au caractère sacré de la vie. La volonté de transgresser l’interdiction fondamentale de donner la mort avait déjà saisi nos dirigeants quand ils ont légalisé, puis récemment inscrit dans la Constitution, le droit à l’avortement. En d’autres termes : le droit de supprimer une vie en train d’éclore — n’en déplaise à ceux qui veulent se cacher derrière des euphémismes et des périphrases pour rassurer leurs consciences. Comme ces députés qui voudraient qu’on ne parle pas d’euthanasie, ayant bien conscience que ce mot rend trop palpable la terrible réalité de ce qu’ils sont en train de voter.

Culture de mort

Mais cette "culture de mort" vient elle-même de plus loin. Elle n’est pas simplement quelque chose qui a éclos à la suite de Mai 68 et de la prétendue "libération des mœurs". Elle est en réalité la résultante d’une civilisation qui, depuis la Renaissance, a remplacé la recherche du bien, du juste et du vrai, par le culte de la seule efficacité, comme le démontrait fort justement le regretté Jacques Ellul dans son grand livre L’Illusion politique. Ce culte de l’efficacité a permis l’avènement du règne de la Technique toute puissante — Ellul encore —, le triomphe des machines, dont l’État, la machine suprême, "le trust des trusts" — Bernanos, cette fois — est l’incarnation la plus aboutie.

Tout ce qui n’est pas efficace, tout ce qui ne participe pas du fonctionnement général de la société vue comme une mécanique géante doit être neutralisé.

Dans ce monde froid et dur, dans lequel la Technique n’a fondamentalement pas été mise au service du bien commun et de la dignité de la personne — comme le rappelle, dans la continuité de ses prédécesseurs, le pape Léon XIV dans son encyclique Magnifica Humanitas, c’est la loi de l’efficacité qui prime. Tout ce qui n’est pas efficace, tout ce qui ne participe pas du fonctionnement général de la société vue comme une mécanique géante doit être neutralisé — pour ne pas dire éliminé. Un enfant à naître et un vieillard, un malade, un handicapé et un pauvre : inefficaces. Et donc à éliminer. Même si la société contemporaine parle beaucoup "d’inclusion" ou de la nécessité de "prendre soin", la réalité est beaucoup plus crue : le monde contemporain ne supporte pas l’enfance, la vieillesse, la maladie, la pauvreté et le handicap. Et, depuis des décennies, elle ne cherche qu’une chose : les éliminer.

Le culte de l’efficacité

Les éliminer par toutes sortes de processus de réingénierie sociale, d’abord. Les éliminer par les prodiges de la Technique, qui doit, soi-disant, nourrir un progrès illimité. Ou, quand toutes ces tentatives ont échoué : les éliminer tout court. Ces propos pourront en heurter certains. La vérité, souvent, est douloureuse à entendre. Pour reprendre l’expression du vénérable pape Pie XII à propos du livre Les Grands cimetières sous la Lune du grand Bernanos — encore lui : "Cela brûle, mais cela éclaire." Nous n’avons plus l’habitude d’être brûlés et éclairés. Nous n’acceptons plus d’être brûlés pour être éclairés. Nous préférons détourner les yeux, nous plonger dans nos écrans pour ne plus voir ce qui nous entoure, nous boucher soigneusement les oreilles avec nos casques ou nos écouteurs pour ne plus entendre les cris de détresse de notre monde en perdition, nous murer dans nos plaisirs éphémères. Nous dire que "tout cela" ne nous concerne pas. 

C’est dans la capacité à protéger [les fragiles], à les défendre, les honorer, même, qu’on juge de la valeur d’une civilisation.

Et pourtant… "tout cela" pourrait très vite nous rattraper. La société ne nous lâche pas. Son culte de l’efficacité, qui est un culte mortifère, nous rattrape toujours. Déjà, la société nous pousse trop souvent à ne pas laisser éclore une vie, sous prétexte qu’elle ne serait pas efficace ou qu’elle dérangerait notre bonheur égoïste que nous avons soigneusement planifié — ou plutôt notre apparence de bonheur, car le vrai bonheur, la vraie joie ne se planifient pas. Demain, avec la légalisation de l’euthanasie, la société fera pression pour éliminer tous ces "inutiles", tous ces "inefficaces" que sont les personnes en fin de vie, les personnes gravement malades, les handicapés, les dépressifs, les pauvres même. Toutes ces personnes qu’on devrait nommer avec des majuscules, comme l’aurait fait Bernanos. Car c’est précisément dans ces Fragiles, ces Petits, ces Pauvres au sens spirituel du terme, que la vraie profondeur de l’humanité réside. C’est dans la capacité à les protéger, les défendre, les honorer, même, qu’on juge de la valeur d’une civilisation.

La médecine pour soigner

Charles Péguy, qui évoquait la dureté du monde moderne, écrivait à juste titre : "Toute la question est là. Qu’est-ce qui est négociable. Qu’est-ce qui n’est pas négociable. Toute la question est de savoir ce qui dans un certain monde est négociable et ce qui n’est pas négociable. Un monde donné, (le monde antique, le monde chrétien, le monde païen), (le monde moderne), chaque monde, le monde sera jugé sur ce qu’il aura considéré comme négociable ou non négociable" (Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne, 1914). 

La protection de ces fragiles, de ces petits, de ces pauvres, n’est pas négociable. Les "garde-fous", les "comités d’éthique", les "délais de réflexion", ou encore les "décisions collégiales" n’y changent rien : la médecine est là pour soigner, ou, quand elle ne peut plus rien, pour accompagner et soulager autant que possible, pas pour donner la mort. Notre monde idolâtre de l’efficacité, qui a négocié la valeur de la vie en contrepartie d’une apparence de bonheur, risque d’être très durement jugé le moment venu. La perspective est sombre, mais elle ne doit pas nous conduire à désespérer. Les chrétiens savent bien que la seule réponse possible à la "culture de la mort" est la "civilisation de l’amour", comme Léon XIV le rappelle dans son encyclique. Cet amour qu’on nomme charité et qui trouve sa source dans la croix. À eux d’en témoigner, il n’est jamais trop tard pour cela.