Il s’appelle Tornike Jgernaia, mais ses amis l’appellent Toses. Né en Géorgie, il vit aujourd’hui à New York, exilé pour des raisons politiques. Théologien, iconographe et artiste, il pratique un art aussi rare que bouleversant : la broderie d’icônes sacrées.
Tornike naît au moment de l'effondrement de l'empire soviétique; lorsque la Géorgie regagne son indépendance. Son enfance, confie-t-il à Aleteia, est marquée par l'extrême pauvreté qui écrase tout le pays. "Nous n'avions pas d'électricité, nous manquions souvent d'eau et subissions des restrictions de nourriture. J'étudiais dans le froid et à la lueur des bougies." Un jour, dans la cour de récréation, une camarade tient un cadre en bois tendu de tissu blanc, une aiguille à la main, entourée de fils de toutes les couleurs. Elle brode. Tornike a sept ans, mais il est comme foudroyé.
Bienvenue sur le nouveau site d'Aleteia !
Nous sommes heureux de vous accueillir sur un site entièrement repensé, réalisé grâce au soutien de nos généreux donateurs.
Si vous appréciez cette nouvelle expérience de lecture, vous pouvez, vous aussi, nous aider à faire vivre Aleteia.
Une chaise retournée et du fil à couture
Il rentre chez lui en courant, supplie ses parents d’acheter un kit de broderie. Impossible : la famille n’a pas l’argent. Alors, sans se décourager, il retourne une chaise, tend un vieux drap sur les quatre pieds, plante des clous pour le maintenir, et sort la vieille boîte à couture de sa grand-mère. Il dessine des oiseaux au crayon sur le tissu et commence à "broder"— à sa façon, sans savoir vraiment ce qu’il fait, guidé par l’instinct. " Mes parents ne pouvaient pas supporter de me voir ainsi. Ils ont emprunté de l’argent pour m’acheter le kit dont je rêvais", se souvient Tornike.
À quatorze ans, alors que les églises se remplissent à nouveau en Géorgie après des décennies de soviétisme, Tornike se rapproche de l’Église. Il brode sa première icône : la Déposition du Christ. L’œuvre est si saisissante qu’on l’amène devant le Catholicos-Patriarche de Géorgie, Ilia II. Le vieil homme est profondément ému. Il lui dit de ne jamais abandonner ce chemin, le bénit, et l’encourage à continuer.
Tornike ne suit aucun schéma préétabli. Il commence toujours par les yeux — "l’icône naît autour d’eux" — et laisse l’émotion guider le reste. Il mêle broderie de soie, broderie picturale, dorure, relief, perles et techniques sculpturales textiles. Les brodeurs professionnels eux-mêmes peinent à classer son travail. "Il n’y a pas de schéma. Je suis le fil, et le fil me suit. Pendant que nous travaillons, nous ne faisons plus qu’un. "
Chaque année, au début du Grand Carême orthodoxe, il entreprend une nouvelle Déposition du Christ, qu’il termine pour le Vendredi Saint avant de l’offrir à une église. "Pour moi, ce n’est pas seulement un acte artistique , c'est un silence, un sacrifice tissé ensemble avec le fil et le tissu. Je veux simplement montrer à Dieu que je L’aime, et que je suis reconnaissant pour le don qu’Il m’a accordé." Sans la foi, "mon art n’existerait pas", assure Tornike. "Quand on me parle de foi, je pense souvent à une citation de Jeanne d’Arc que j’aime profondément : "Je n’ai pas peur… Je suis née pour cela".
Dora, Nami, et une communauté fidèle sur Instagram
Quand Tornike est arrivé en Amérique, seul et sans repères, il a adopté une chatte. Parmi tous les chatons qui s’agitaient dans la pièce, l’un d’eux restait à l’écart, le regardant avec une gravité presque solennelle. "Celle-là, c’est la mienne", a-t-il pensé. Il l’a appelée Dora.
Ses amis l’avaient prévenu : un chat dans un atelier de broderie, avec des fils, des perles et des tissus précieux, c’est une catastrophe assurée. Mais Dora a surpris tout le monde. Dès ses premiers jours dans l’atelier, elle s’est approchée du cadre tendu, a observé le travail en silence… puis s’est lovée contre l’icône et s’est endormie. Depuis, elle n’a jamais quitté une seule icône en cours de création. Elle effleure les images de ses pattes avec une douceur déconcertante, ne marche jamais dessus, semble veiller sur elles. Tornike filme ses sessions de travail. Dora y apparaît naturellement — et les vidéos sont devenues virales. Des millions de personnes dans le monde ont regardé cette chatte veiller sur des icônes brodées, les yeux mi-clos, comme en prière.
Le commentaire le plus souvent laissé sous les vidéos ? Un verset du Psaume 150 : "Que tout ce qui respire loue le Seigneur. " Plus tard, Dora a eu un chaton, Nami. Lui aussi, mystérieusement, s’est mis à se comporter de la même façon. Aujourd’hui, Tornike dit en souriant que ses icônes ont trois auteurs : lui, Dora, et Nami. Après un mois de travail sur une Déposition du Christ, lorsque l’icône a été portée à l’église, Dora a passé toute la nuit à la chercher en pleurant.
Quel message Tornike souhaite-t-il transmettre à travers son art ? "L’amour. Je crois vraiment que presque tout ce qui est douloureux dans ce monde arrive quand il n’y a pas assez d’amour. À travers mon art, j’essaie de réveiller cette chaleur en chacun. Pour moi, cette présence, c’est Dieu. Et Dieu, en fin de compte, n’est rien d’autre qu’amour. "








![[REPORTAGE] Faremoutiers, cette abbaye qui fait de la fragilité sa raison de vivre](https://wp.fr.aleteia.org/wp-content/uploads/sites/6/2025/02/faremoutiers-soeurs-jardin.jpg?resize=150,150&q=75)


