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L’été, un parfum d’éternité

8 min de lecture
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Crédit : Domaine public

"L'Eté" de Claude Monet.

L’été, par la lumière dont il est baigné, est comme une route par laquelle l’éternité descend sur terre avant de se cacher. Ces heures de plénitude offertes peuvent s’imprimer en nous définitivement : profitons-en ! 

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L’été est comme la saison des dieux en leur Olympe. Des esprits chagrins ou blasés souligneront les inconvénients liés à cette saison : la chaleur excessive, le flot touristique, la fermeture des magasins, semblables à Marcel Proust notant, de façon amusante : "L'été se marque non moins par ses mouches et moustiques que par ses roses et ses nuits d'étoiles..." (Du côté de chez Swann). La sagesse des Anciens avait su reconnaître combien étaient bénéfiques ces mois fugaces baignés de lumière : "Celui qui amasse pendant la moisson est sage, mais celui qui dort pendant l'été est un enfant de confusion" proclame Salomon dans ses Proverbes. Il est donc folie de laisser passer l’été sans y prêter attention, que nous devions faucher les blés ou bien contempler la nature dans la plénitude de son épanouissement. 

Images de l’éternité

Peut-être ces jours, par la brièveté de leur course, par leur goût si bien partagé et bientôt disparu, sont-ils images, imparfaites certes mais prometteuses de l’éternité qui nous porte et nous habite. Nous sommes sujets de telle visitation, envahissante et aussitôt reprise. Gustave Thibon l’exprime admirablement : 

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"Quelle est, dans le temps, la chose la plus fugace, la plus fondante, la plus temporelle ? Parmi les choses que l’instant apporte, quelle est la plus vouée à disparaître dans l’instant qui suit ? — La visite, le parfum de l’éternité — cette apparition timide et toujours mourante de l’éternité expatriée dans la durée… Elle se dilate, s’exténue jusqu’à toucher nos cœurs, et là, l’air lui manque, elle se rétracte et retourne aussitôt en son lieu. Rien n’est moins stable dans le temps que l’expérience de l’éternel. Mais la certitude qu’elle laisse éclaire toute une vie…" (Cahier IV, 1935).

Des souvenirs immortels

Les étés qui se succèdent dans l’enfance nous initient à cette certitude car ils gravent en nous des souvenirs immortels. Heureux l’enfant qui peut ensuite léguer, à l’adulte qu’il sera, un tel héritage ! Durant ces semaines de chaleur et de soleil, chaque chose est fragile et disparaît aussi brusquement qu’elle avait surgi. Cette fatalité a le mérite de nous faire percevoir que tout doit mourir afin d’être éternel. Nous percevons qu’il existe une éternelle réalité à travers la fragilité universelle. La fleur qui se fane aussitôt coupée, le fruit qui pourrit dès qu’il est cueilli, l’éphémère qui ne survit que quelques heures, la cigale, qui, hors de sa cuticule, ne connaît qu’un temps très bref pour chanter… 

Cette création contient des promesses éternelles qui sont l’objet de notre contemplation.

La nature tout entière semble fondre sous notre regard, insaisissable, mais cette création contient des promesses éternelles qui sont l’objet de notre contemplation. Non point que cette durée fugace soit d’abord un pur reflet ou une amorce de l’éternel dans ce monde : elle est plutôt un substitut. Nous saisissons davantage l’éternel dans un instant nu, isolé, plutôt que dans le cours interminable des œuvres de longue haleine. Paix et inquiétude se mélangent en nous au spectacle de ce qui s’efface aussi vite que l’éclair. Comme le dit simplement ce poème, appris par des générations à l’école primaire : 

"Voici l’été encor, la chaleur, la clarté,
La renaissance simple et paisible des plantes,
Les matins vifs, les tièdes nuits, les journées lentes,
La joie et le tourment dans l’âme rapportés." 

(Anna de Noailles, L’Inquiet Désir) 

L’été fait jaillir l’Amour

Le simple bonheur procuré par les beautés de l’été n’est pas superficiel car il ne réduit pas l’âme à la mesure des petites choses. Lutter contre la futilité est justement introduire l’infini qui est en nous dans les petites tâches, dans le soin appliqué de tous ces petits rien qui constituent l’existence et qui sont hors de nous. C’est ainsi qu’un rayon d’éternité enveloppe les choses du temps, celles qui tissent notamment et passionnément le cours de l’été. Parce que nous devenons plus posés, plus attentifs, plus réceptifs durant cette saison d’élection, nous y découvrons plus aisément les enclaves de l’infini dans l’espace, dans chaque détail, dans chaque être, ainsi que l’éternel qui y est attaché. Nous repérons les harmonies, les accords de la musique divine qui berce l’ensemble, sans violence, sans manque de goût. L’été, par la lumière dont il est baigné, est comme une route par laquelle le ciel descend sur terre avant de se cacher, de s’effacer de nouveau aux jours mauvais. Il nous livre Dieu sans rien altérer de sa transcendance et il fait jaillir l’Amour qui régit le temps et l’espace. 

Parfois, surtout lorsqu’on est jeune et plein d’élan vital, nous pensons que l’éternité se réserve la période où la vie décline alors qu’elle appartient à tous les stades de l’existence. Toutes les choses du temps sont taillées dans une étoffe identique, celle de l’éternité. S’il existe une fidélité à cultiver, et ceci depuis l’âge le plus tendre, c’est bien celle à l’éternel.

Une halte rafraîchissante

Aussi chaque été qui se répète est-il une opportunité renouvelée pour se greffer à cette éternité et pour en faire des réserves lorsque les jours seront courts et les nuits longues et froides. Des heures de plénitude contemplative nous sont offertes, moments où le corps se fond dans l’âme et l’âme en Dieu. Ces heures, qui s’écoulent, ne disparaîtront pas alors qu’elles ne seront plus : elles résistent au piétinement du temps et à toutes les épreuves. Elles s’impriment en nous définitivement et elles nous procurent de l’oxygène spirituel jusqu’à notre dernier souffle. Chacun garde au cœur tant de trésors ainsi accumulés. Même les esprits torturés trouvent ici une halte rafraîchissante, tel Arthur Rimband chantant : 

"Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme."
(Sensation) 

Dans la lumière de l’été

La mystique qu’était sainte Catherine de Sienne ne parlait pas, elle, seulement de "Nature" lorsqu’elle reconnaissait en tout élément naturel la marque de la Charité : "Vous me dites : je ne voudrais pas être absorbé par les choses temporelles, et je vous réponds que c’est nous qui les rendons temporelles, car tout procède de la Bonté suprême" (Lettres).

Rien de plus exaltant et de plus consolateur que d’accueillir chaque heure comme une pulsation de l’éternité.

L’été est la saison par excellence où chacun peut s’atteler à cette œuvre : redimere tempus, racheter le temps, pour reprendre l’expression de saint Paul (Eph 5, 16 ; Col 5, 5). Comment racheter le temps afin que les flammes de l’éternité en jaillissent ? Par la beauté, par la prière et par la charité. Cela conduit Gustave Thibon à affirmer que "tout ce qui n’est pas de l’éternité retrouvée est du temps perdu" (Notre regard qui manque à la lumière). Rien de plus exaltant et de plus consolateur que d’accueillir chaque heure comme une pulsation de l’éternité. Le fait que les battements s’enfuient ne trouble plus car le cœur demeure immuable. Un avenir sans éternité n’est qu’un mirage effroyable et éclatant. L’éternité est pour l’instant une réalité en général invisible mais qui se dévoile subrepticement à celui qui sait regarder les choses les plus simples dans la lumière de l’été. Et ainsi, chaque saison devient été pour celui qui contemple.