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Euthanasie : “Il ne fait pas bon d’être inutile aujourd’hui”

6 min de lecture
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Crédit : Shutterstock I Hieronymus

Ils étaient fiers d’avoir travaillé durement pour leur famille et leur pays, les boomers sont désormais faibles et inutiles. Une majorité de jeunes élus veut les faire disparaître. Ces représentants du peuple veulent moins de vie, déplore l’écrivain Xavier Patier, pour eux la mort est l’unique salut.

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Le drame de ma génération, détestée par celle qu’elle a engendrée, est de s’être construite dans un monde qui se déconstruisait. Beaucoup de jeunes n’ont jamais fini de nous le reprocher. Ok, boomer ! Pourtant notre classe d’âge n’a pas déserté ses responsabilités : peu de générations auront autant que la nôtre travaillé pour leur pays. Les boomers, censés avoir vécu dans la facilité et à crédit, ont passé leur vie dans l’effort et l’épargne. Les trente-cinq heures n’existaient pas pour eux. Pas de RTT. Pas de télétravail. Presque pas de congé parental. Ils ne passaient pas sans cesse d’un projet à l’autre. Ils n’avaient guère le temps de tomber malades. Ils gardaient pour eux leurs états d’âme. 

La lourde charrue des boomers

Nous, répréhensibles boomers, étions attelés à une lourde charrue qu’il fallait tirer pendant cinquante ou soixante heures par semaine, pendant quarante-huit semaines par an, pendant quarante-cinq années d’une vie, afin de nourrir nos familles et aussi de nourrir la France que nous aimions et qui pour nous était la famille de nos familles, cause sacrée. Nous en étions heureux. Nous étions fiers de payer nos impôts. Nous étions fiers de militer bénévolement dans des associations. Nous étions fiers d’avoir accompli avec ferveur nos obligations militaires. Nous étions fiers d’être libres. Nous étions fiers de nos parents. 

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Malgré cette farouche volonté, nous avons vu la France se défaire. La tragédie de nos vies fut de découvrir qu’au moment où nous avions le plus d’influence sur elle, le plus de pouvoir, la pleine force de l’âge, notre patrie se mettait à ressembler à quelque chose que nous n’aimions pas.

Nous avions reçu en héritage une France riche ; nous nous battions pour qu’elle ne devienne pas égoïste. Ce fut notre échec : après le triomphe de Tartuffe en 1981, la facilité a engendré les bons sentiments, les bons sentiments ont engendré le chacun pour soi, puis le chacun pour soi a engendré la misère morale et bientôt matérielle. Nous avons tenté de dresser des étais sous la voûte chrétienne qui s’effondrait sous nos yeux. Ce fut en vain. La hargne sournoise, forme nouvelle du combat politique, dessinait un nouveau paysage. Le mensonge gagnait. Les jeunes vivaient dans un effroyable dénuement spirituel. Ils avaient perdu leur immunité morale. Nous l’avions senti venir. Nous l’avions dénoncé. Nous n’avons pas su l’empêcher. 

Serviteurs inutiles

On dit aussi que les boomers ont pollué la planète. Est-ce vrai ? Sans doute l’ont-ils moins pollué que la nouvelle génération. Les boomers prenaient un vélo plutôt qu’un avion pour aller en vacances. Le matin, plutôt que de gloser sur des réseaux sociaux qui n’existaient pas encore, nous allions courir dans la nuit autour des grilles encore fermées du Luxembourg. Au retour, nous prenions nos douches à l’eau froide. Pas pour sauver la planète : pour conforter nos âmes par l’ascèse de nos corps. Nos loisirs d’étudiants n’étaient pas numériques, ils ne consommaient pas d’énergies fossiles. Nos élans humanitaires ne consistaient pas à baguenauder au bout du monde, mais à rendre visite à des voisins âgés de la paroisse. Nos fêtes ne comportaient pas de drogue. 

Malgré cette farouche volonté, nous avons vu la France se défaire. La tragédie de nos vies fut de découvrir qu’au moment où nous avions le plus d’influence sur elle, le plus de pouvoir, la pleine force de l’âge, notre patrie se mettait à ressembler à quelque chose que nous n’aimions pas. Notre chantier devenait, au fur et à mesure que nous le bâtissions, un périlleux champ de ruines. C’est ainsi que les serviteurs infatigables se sont avisés, au fil des déboires politiques, qu’ils étaient des serviteurs inutiles. 

Moins de tout, moins de vie

Il ne fait pas bon être inutile dans le monde post-moderne : à présent, on voudrait nous tuer. C’est logique, à défaut d’être réjouissant. L’Assemblée nationale, composée de députés qui ont en moyenne l’âge d’un citoyen né sous Giscard d’Estaing, c’est-à-dire l’âge des amnésies péremptoires, voudrait, à la majorité, transformer les soignants en assassins. Tuer est un crime. Obliger son prochain à tuer un homme en désarroi est une abomination. Qu’importe ! Il est urgent de faire disparaître les faibles et les improductifs. Les experts, les autorités morales, les consciences, les grandes voix prêchent dans le désert : bien des jeunes élus ne les entendent pas. Ils s’estiment plus savants que les vieux experts. Ils se croient plus sages que les philosophes. Ils se sentent plus avisés que les hommes de foi. Ces fils de boomers ne croient à rien, n’espèrent rien, ne craignent rien. 

Ils sont persuadés qu’ils sauveront la planète en organisant la mort de l’homme.

Ils fuient la vie. Ils détestent le pain et le vin, sans trop savoir pourquoi ils les détestent, et d’une détestation proprement métaphysique, car le diable se mêle à leur projet. Ils déshonorent notre mémoire. Ils détruisent notre agriculture. Ils ruinent nos vignerons. Ils inventent un nouveau catéchisme sans miséricorde. Ils appellent ça être " eco-friendly" et ils nous imposent le " dry january", car ils détestent aussi notre langue. Au fond, ces représentants du peuple veulent moins de tout : moins de glucose, moins de lactose, moins de gluten, moins de langue française, moins de fierté, moins de travail, moins de foi, moins de malades, moins de générosité, moins de panache, moins d’intelligence, moins de bébés, moins de déchets, moins de vieillards. Bref, moins de vie. 

Le démon de la mort

Pour eux, la mort est l’unique salut. Ils sont persuadés qu’ils sauveront la planète en organisant la mort de l’homme. Pour commencer, ils projettent d’euthanasier les boomers. Périssent les faibles et les ratés, et qu’on les aide encore à disparaître, disait leur maître Nietzsche, qu’ils n’ont même pas lu.

Allons ! ce n’est pas parce que ma génération a un pied dans la tombe qu’elle va laisser quelques jeunes égarés lui marcher sur l’autre pied. On dit les lois sociétales irréversibles. Nous prouverons bientôt qu’elles peuvent se démoder très vite. Sauvons les jeunes de leurs propres démons avant qu’ils soient devenus vieux et éligibles à la mort administrée.