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De la politique comme continuation de la guerre

8 min de lecture
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Crédit : Shutterstock

Image d'illustration.

S’il n’y a pas de politique sans rapports de force, ni de guerre dont le vainqueur se tait, la politique, entendue comme la conquête du pouvoir, apparaît comme une continuation de la guerre. Il arrive même des moments dans l’histoire, observe l’essayiste Jean Duchesne, où la guerre et la politique se confondent.

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Le général prussien Carl von Clausewitz (1780-1831), qui participa aux guerres napoléoniennes, reste célèbre pour avoir soutenu et argumenté que "la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens". Mais s’il a raison, si toute guerre, définie comme lutte armée entre groupes constitués (États, nations, partis, cliques...), est la "montée" (toujours provisoire) vers des "extrêmes" de conflits en cours, indéfiniment susceptibles de rebondir avec au besoin de nouveaux protagonistes, et si aucun pays n’a une histoire exempte de guerre, il s’ensuit que la formule peut être inversée : "La politique n’est que la persistance de la guerre par d’autres moyens." Ce qui est corroboré par l’affirmation de l’historien américain Henry Adams (1838-1918, petit-fils et arrière-petit-fils de présidents des États-Unis) : "La politique n’est que l’organisation systématisée de l’inimitié."

Les deux moyens inséparables de vaincre les résistances

Entendons ici par "politique" non la gestion du bien commun, mais la conquête, l’exercice et la conservation d’un pouvoir qui impose sa volonté non seulement dans une communauté, mais encore à une ou plusieurs autres collectivités, que celles-ci soient simplement analogues et voisines, ou plus vastes et l’incluent. La distinction entre la guerre et la politique se situe alors au niveau des "moyens" dont parle Clausewitz, ou plus exactement de la proportion dans laquelle sont utilisées les deux manières classiques et inséparables d’éliminer les résistances. 

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Il s’agit toujours de violences. Dans la guerre, elles sont bien sûr massivement physiques mais, en régime civilisé, le dénigrement de l’ennemi n’est plus superflu. En politique, les combats sont d’abord des débats (oratoires) mais, pour réduire les opposants au silence, les "moyens extrêmes" (calomnies, censure, refoulement dans l’exil, emprisonnement, voire assassinat) ne sont pas rares. Ainsi, l’Ukraine a été militairement attaquée sous prétexte de la "dénazifier", et les critiques ou possibles rivaux de l’actuel président russe ont été liquidés (Anna Politovskaïa, Sergei Manitski, Boris Nemtsov, Alexeï Navalny...). De même, les leaders vénézuélien puis iranien ont été éliminés après avoir été déclarés criminels par les Américains.

Batailles dans les villes et pas seulement en rase campagne

La force brutale et destructrice est en effet vaine si elle ne laisse rien subsister de ce qu’elle veut soumettre, et aucune victoire n’a de valeur sans le récit qui en est fait, se répand et balaye les contestations. L’intérêt du gagnant est même de valoriser dans une certaine mesure l’adversaire dont il a triomphé, afin que nul ne s’imagine qu’il aurait pu sans trop de peine (ou peut-être pourrait à son tour) se défendre mieux, voire l’emporter. La véritable domination n’est donc pas le contrôle matériel des lieux et la jouissance de leurs ressources, mais la maîtrise d’un discours qui s’impose comme loi punissant toute infraction en des temps et lieux donnés.

Le champ des batailles déborde donc de la rase campagne où les armées se déploient et s’affrontent, et s’étend dans la durée aux villes où se façonne l’opinion.

Ce contrôle n’est bien sûr jamais total ni irréversible, car les effets des paroles et d’autres représentations de réalités ne sont pas purement mécaniques ni toujours tangibles. Les réactions suscitées chez les protagonistes, mais aussi chez les témoins (y compris indirects) ne s’expriment pas toujours. Elles sont de l’ordre de l’acceptation ou du refus, du désir ou de la peur, c’est-à-dire de sentiments. Ceux-ci ont certes des motivations, mais elles sont loin d’être purement rationnelles. Le champ des batailles déborde donc de la rase campagne où les armées se déploient et s’affrontent, et s’étend dans la durée aux villes où se façonne l’opinion, laquelle est en quelque sorte l’antichambre de l’histoire qui se gravera dans les mémoires.

La révolution où politique et guerre se confondent

Bien entendu, les idées reçues ne peuvent ignorer les coups de force et les interprètent. Cependant, la propagande et les modes peuvent par la suite altérer et même retourner les esprits, et d’autres bagarres se livrent sur ce terrain-là. On dit que l’histoire est écrite par les vainqueurs. Mais cette thèse a une origine incertaine (le collaborateur Robert Brasillach, fusillé en 1945 ? Winston Churchill ? Herman Göring ?), et elle est désormais infirmée : par exemple, les colonisateurs des XVIe-XXe siècles sont mis au XXIe au banc des accusés, au contraire des conquérants et envahisseurs de passés plus lointains. C’est un indice de plus que la politique (en l’occurrence à l’échelle internationale) est bien une manière de continuer la guerre.

Dans l’histoire des nations, les moments où la guerre et la politique se confondent sont les révolutions. Lorsque des émeutiers armés vainquent les militaires chargés du maintien de l’ordre, on peut parler de guerre civile. Comme tout "extrême", celle-ci engendre des violences tragiques, mais ne peut durer indéfiniment. Les pertes des deux côtés entraînent des accalmies, mais n’empêchent pas les conflits inhérents au politique de se perpétuer, sous forme de rivalités qui peuvent s’exacerber entre les nouveaux dominateurs, ainsi que de résistances anciennes ou inédites qui trouvent souvent des soutiens et alliés à l’étranger. C’est ce qu’on voit s’enclencher en 1789, et l’Europe reste en guerre jusqu’en 1815. On peut s’en souvenir à l’occasion du 14 juillet, quels que soient les acquis positifs de l’événement depuis mythifié.

Montée des et aux extrêmes

C’est seulement en 1945 (130 ans plus tard, après plusieurs autres révolutions et guerres, dont deux mondiales) qu’une certaine stabilisation est atteinte en France, avec un consensus sur un modèle républicain. L’équilibre doit cependant être corrigé et consolidé en 1958-1962, avec une Ve République plus présidentielle, et il reste fragile : tel boutefeu n’a-t-il pas insinué qu’aux prochaines élections, "le peuple" qu’il prétend représenter n’accepterait pas la victoire de la radicalité symétrique de la sienne (notamment sur la question de l’immigration) ? 

Le dérapage de la politique dans la guerre, c’est-à-dire de l’agressivité verbale en corps-à-corps mortel, est indubitablement calamiteux, du fait des destructions et souffrances qu’il entraîne.

La montée des "extrêmes" en politique fait ainsi redouter une montée générale aux (ou plutôt : vers des) "extrêmes". Le dérapage de la politique dans la guerre, c’est-à-dire de l’agressivité verbale en corps-à-corps mortel, est indubitablement calamiteux, du fait des destructions et souffrances qu’il entraîne. Il fascine néanmoins pour deux raisons, liées à la puissance des sentiments inspirés par les récits qui en demeurent. Il y a d’une part l’attrait de la gloire, fondée sur l’héroïsme, le défi, l’audace, l’exploit..., et d’autre part la passion du jeu et du spectacle, où les règles de l’affrontement garantissent l’excitante incertitude de son issue.

Deux leçons

On voit ici à quel point la politique et la guerre s’entremêlent. La définition d’Henry Adams souligne bien que la première "organise" la seconde : l’encadre, la codifie, détermine les armes utilisables. Les opérations militaires, même si elles déchaînent une folie meurtrière, visent non pas à instaurer l’anarchie en supprimant toutes les normes, mais à les réviser au profit d’intérêts particuliers, qui souvent se présentent en défenseurs du bien commun ou en apôtres d’une soi-disant Vérité.

L’importance des règles et du discours sur leur application transparaît assez nettement dans les grandes compétitions sportives (ces temps-ci : la coupe du monde de football et le Tour de France), qui retiennent autant l’attention que les péripéties de la politique et des guerres en cours. On polémique sur l’arbitrage, on craint que l’actuel maillot jaune ait déjà gagné. On peut tirer deux leçons de ces transpositions mimétiques, ludiques et peut-être cathartiques du binôme politique-guerre. L’une est d’ordre pratique et modeste. C’est que, comme les papes successifs le rappellent, le droit (national et international) est une ressource précieuse, même s’il n’est que conventionnel et toujours à renégocier. L’autre est spirituelle et esthétique. C’est que les plus belles victoires ne se remportent pas sur des ennemis, mais sur l’égoïsme à courte vue et sur la peur qu’il dorlote de s’exposer et s’offrir pour recevoir bien plus qu’on ne pourrait s’approprier.