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Êtes-vous solastalgique ?

6 min de lecture
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Crédit : Shutterstock I David BISE

Vous avez la fibre écologiste et la nostalgie des vieux villages de nos enfances ? Vous êtes un solastalgique. La philosophe Marianne Durano explique pourquoi il faut cesser d’opposer la nature et la culture, l’écologie et la tradition. 

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Je le confesse, j’éprouve une certaine fascination pour Stéphane Bern : ses exclamations enthousiastes et chaleureuses m’ont toujours procuré un certain réconfort. Aussi, quand je suis tombée hier soir sur la finale du Village Préféré des Français, opposant en un farouche duel entre Dambach-la-Ville et Bormes-les-Mimosas, je n’ai pas pu résister. Paysages de cartes postales, matrones bien blanches en costumes d’époque, fabricants de cigales en faïence ou de bretzels : tous les ingrédients étaient réunis pour vendre aux téléspectateurs l’image d’une France idéalisée, en passe de disparaître. 

Ce soupir des Français

L’effet n’a pas manqué, puisque mon voisin de canapé a immédiatement soupiré d’un air nostalgique : "Dommage que ma banlieue ne ressemble plus guère à Dambach-la-Ville…" J’aurais pu me scandaliser et crier au racisme ordinaire. Mais il me semble que quelque chose de plus profond, et de plus vrai, se joue dans ce soupir que tant de Français partagent. Oui, nos banlieues ne ressemblent plus à Dambach-la-Ville, non pas seulement à cause du métissage et des kebabs, mais d’abord parce que les supermarchés ont remplacé les boutiques, les immeubles les maisons à colombages, les parkings les places du village, les rues les routes, les voitures les enfants, Spotify l’accordéon, etc. On peut d’ailleurs se demander si Dambach-la-Ville elle-même ressemble encore à Dambach-la-Ville, si le charmant folklore déployé pour épater Stéphane est autre chose qu’une mise en scène touristique, si ses habitants se réunissent réellement le samedi soir au son de la fanfare pour manger des bretzels. Si c’est le cas, Dambach-la-Ville est en effet un lieu béni, qui n’aurait jamais dû se risquer aux feux des projecteurs.

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Chers villages préférés

On entend beaucoup parler ces derniers temps de ce fameux "village" qui nous manque tant. Sur les réseaux sociaux, surtout, des mères expriment leur solitude et leur regret de n’être pas entourées par une communauté villageoise qui les soutienne et les accueille avec leur progéniture. Les amateurs de Stéphane Bern partagent sans doute leur nostalgie. Ce qui m’a frappée en effet dans les images d’Épinal diffusées sur France 2, c’était leur anachronisme : femmes en fichus, artisans-sabotiers, aucune trace de voitures, comme si le village préféré des Français était resté figé quelque part à la fin du XIXe siècle. Faut-il s’en moquer ? 

Nous ne sommes plus “chez nous” semble penser un nombre croissant d'êtres humains qui ne reconnaissent plus “leur” ou “la” planète, notamment parce que le climat qui préside à toutes les dynamiques écologiques est perturbé.

En réalité, les nostalgiques de la France de toujours partagent avec les plus farouches militants écologistes une même souffrance, un même drame intime : la douleur de voir un monde familier disparaître irrémédiablement. Cette étrange affection a même un nom : la solastalgie. Cette détresse profonde causée par les modifications irréversibles de notre environnement est le plus souvent attribuée aux changements climatiques. Je pense qu’elle s’applique également aux nostalgiques du Village Préféré des Français, qui voient disparaître impuissants un mode de vie, des coutumes, une architecture, des paysages singuliers, qui ne reviendront plus. Ils assistent à la muséification de leur habitat, tout comme les défenseurs du vivant voient avec désespoir de plus en plus d’animaux survivre dans des zoos, ou finir empaillés dans la salle des espèces disparues du Museum d’Histoire Naturelle. 

Les vrais responsables du désastre

Le philosophe Baptiste Morizot écrivait ainsi dans la revue Critique : "Nous ne sommes plus “chez nous” semble penser un nombre croissant d'êtres humains qui ne reconnaissent plus “leur” ou “la” planète, notamment parce que le climat qui préside à toutes les dynamiques écologiques est perturbé" ("Ce mal du pays sans exil. Les effets du mauvais temps qui vient", Critique, vol. 1, n. 860-861,‎ 2019). La solastalgie, écrit Morizot, signale la disparition du "foyer", du "chez soi", comme lieu prévisible et immuable. Lorsque les identitaires s’indignent en criant "on est chez nous !", ils expriment sans le savoir la même anxiété que les décroissants qui s’enchaînent aux arbres pour éviter la destruction irréversible de leur habitat.

Prenons enfin au sérieux le leitmotiv de l’encyclique Laudato Si : "Tout est lié".

Pour une raison qui m’échappe, ces deux formes de solastalgie s’affrontent politiquement, comme si la conservation de la nature excluait par principe la conservation de la culture, les uns moquant les "escrolos" qui préfèrent les pingouins aux bons Français, les autres raillant les amateurs du Puy-du-Fou, qui défendent leur saucisson pendant que le reste du monde brûle. Et tandis qu’ils s’écharpent, on oublie les vrais responsables du désastre, ceux qui détruisent aussi bien la banquise que les rues piétonnes de Dambach-la-Ville, ceux qui continuent à extraire toujours plus de pétrole pour produire à l’étranger toujours plus de marchandises, qu’ils vendront dans des supermarchés toujours plus laids, au grand dam des artisans de nos villages, comme des écosystèmes qu’ils détruisent sur leur passage et des esclaves qu’ils exploitent, loin, bien loin de Dambach-la-Ville. 

Culture et nature

On peut vivre sans sabotier, on ne peut pas survivre sans abeilles dans un climat à +4°C, m’objectera-t-on. Pourtant, c’est parce que plus personne ne porte des chaussures fabriquées au village, mais des baskets importées de Chine que le climat devient peu à peu irrespirable. C’est parce que nos matrones ne cuisinent plus de bons vieux bretzels à la farine locale, mais décongèlent des pizzas dont les ingrédients ont fait deux fois le tour du monde, que la biodiversité est ravagée, et nos corps, soit dit en passant, en si mauvaise santé. 

Alors arrêtons, par pitié, d’opposer l’écologie à la tradition, les militants anti-OGM et les amateurs de gastronomie, les zadistes et les nostalgiques des cartes postales. Attendez qu’un investisseur sans scrupule souhaite y construire une autoroute, un aéroport, ou une méga-bassine, et je ne donne pas cher de Dambach-la-Ville. Alors prenons enfin au sérieux le leitmotiv de l’encyclique Laudato Si : "Tout est lié", et prions pour qu’en 2027 certains candidats parviennent à réconcilier les solastalgiques de tous bords, autour d’un projet politique qui cible les vrais coupables et conserve aussi bien la culture que la nature, et non les intérêts des actionnaires de Total, Vinci, et consorts, dont les villas californiennes étalent leur luxe arrogant loin, bien loin, de Dambach-la-Ville.