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Les temps sont durs pour les rêveurs

6 min de lecture
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Crédit : Shutterstock

Chute des vocations, schisme, euthanasie… pour les catholiques, les mauvaises nouvelles s’accumulent, observe l’historien Paul Airiau, qui voit dans ces ruptures peu réjouissantes un effet d’évolutions historiques anciennes. 

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C’était en 2001. Jean-Pierre Jeunet réalisait Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, dans lequel on apprenait que "les temps sont durs pour les rêveurs". Des lunaires, dans la société contemporaine, il en est beaucoup, ne serait-ce que ceux atteints de troubles du spectre autistique, multipliés, qu’ils soient mieux repérés ou plus nombreux en raison d’un environnement (social, économique, biologique) plus toxique. Parmi eux, une catégorie rarement identifiée comme telle : les catholiques — au moins ceux qui font de leur appartenance religieuse le cœur de leur existence.

Pénurie cléricale

En effet, en ces jours-ci, les temps leur sont particulièrement durs : les mauvaises nouvelles s’accumulent. Il y a d’abord les ordinations sacerdotales, encore une fois peu nombreuses. Avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, le clergé français est entré dans un processus d’amenuisement dont la fin ne paraît pas encore atteinte. Depuis 1944, les entrées au séminaire ont diminué de façon quasiment continue. Passées d’environ 1.400 à plus moins 200 en 1975, elles tombent sous les 200, voire moins, au début des années 2000. En conséquence, le nombre des ordinations a chuté des alentours de 1.000 au début des années 1950, à une centaine en 1977, la stagnation se poursuivant depuis, avec une tendance globale baissière depuis 2003.

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Il y aurait beaucoup à dire sur les modalités, aspects, conséquences et explications de cette évolution majeure de l’histoire française. On relèvera seulement qu’aucune initiative n’a jamais vraiment réussi à empêcher cette réduction tendancielle. L’Église de France paraît bien s’être tranquillement installée, quoi qu’elle en dise, dans une pénurie cléricale structurelle, que compense partiellement l’importation de prêtres étrangers — c’est sans doute la seule forme d’immigration de travail acceptée par tous les catholiques pratiquants quelle que soit leur orientation politique.

Une Église autocéphale

Deuxième mauvaise nouvelle, les sacres épiscopaux sans mandat papal de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-Ⅹ. La question est réduite par les hiérarques au pastoral, dans une logique d’uniatisme qui fleure bon l’avant Vatican II : les lefebvristes sont des schismatiques à accueillir, auxquels il faudra faire professer la foi catholique et relever des censures et sanctions encourues. En face, l’autojustification est massive, l’« état de nécessité" étant jugé largement constitué par le "modernisme" de l’Église. Désormais, hors de la Fraternité, pas de salut. Pas en théorie, bien sûr, on sait encore théologiquement se tenir, mais en pratique : l’hypothèse (la situation concrète) l’emporte sur la thèse (les principes) — c’est fort pratique pour justifier la désobéissance à Rome — quoique le lefebvrisme ait toujours affirmé que l’hypothèse n’était qu’un pis-aller, par exemple en matière de liberté religieuse ou de droit public ecclésiastique.

Ainsi s’enkyste encore et davantage une divergence née dans les années 1960, transformée en dissidence dans les années 1970, en désaffiliation après 1988. Partiellement arrêtée après 2007-2009, elle reprend avec force, au risque d’aboutir à une Église autocéphale revendiquant l’exclusivité de l’interprétation authentique du catholicisme. Les lefebvristes ont en effet un discours bien rôdé et des ressources humaines et financières pour perdurer par auto-renouvellement, avec déjà les prémices d’une quatrième génération de fidèles socialisés exclusivement en leur sein. Il suffit de pas grand-chose (une décision, quelques années) pour qu’ils basculent du Dicastère pour la doctrine de la foi au Dicastère pour la promotion de l’unité des chrétiens.

Le service public de la mort administrée

Troisième mauvaise nouvelle, l’adoption à venir de la proposition de loi sur "l’aide à mourir", qui fait de la mort administrée, par soi ou un autre, un droit et un service public. Simplement retardée par la dissolution de 2024 et l’instabilité gouvernementale consécutive, elle a été maintenue en son fond, et même aggravée, quoi que la conviction des parlementaires ait plutôt régressé — encore un exemple typique de loi marquée par l’incapacité des majoritaires d’écouter les arguments des minoritaires. 

On a ici une forme d’aboutissement, mais sans doute pas d’achèvement, de l’établissement juridique en Occident du libéralisme culturel, qui considère qu’il n’est d’autres normes en matière de mœurs que la liberté totale et absolue de l’individu sur lui-même. Revendiqué depuis au moins le milieu du XIXe siècle, il ne s’impose véritablement qu’à partir des années 1960. La modernité libérale s’extirpe ainsi radicalement, et de plus en plus, de sa matrice chrétienne.

Témoigner, quoi qu’il arrive

Finalement, ces mauvaises nouvelles s’enracinent dans des évolutions historiques déjà anciennes, la fin des années 1950 et les années 1960 en particulier. Dans une société pétrie de progressisme et tendant à valoriser la rupture avec le passé, le plus souvent, l’historien appréciera ces espèces d’ombres portées de l’histoire sur le présent, qui lui permettent de défendre son expertise et de rappeler l’importance de sa discipline. Mais il n’est pas sûr qu’il s’en réjouira. Outre que ce n’est pas sa pente s’il est un peu sérieux — le désenchantement le serait davantage —, il n’est tout simplement pas sûr qu’il y ait ici lieu à se réjouir, tant ces nouvelles annoncent des lendemains qui déchantent.

Certes, les catholiques sont désormais plus ou moins convaincus d’aller de défaite en défaite jusqu’à la victoire finale. Mais cette victoire peut-elle être aujourd’hui et demain autre qu’eschatologique ? Devenus une minorité incapable de transformer un mouvement en leur sein en un mouvement dans la société, il ne leur reste plus qu’à se consoler en disant que les promesses de la vie éternelle n’ont pas été données à l’Église qui est en France et qu’il ne leur est demandé que de témoigner. Ici aussi, la rupture avec les années 1960 est patente. À croire que, désormais, dans le catholicisme français, on n’a plus que les ambitions de ses moyens.