Curé de la paroisse Notre-Dame de Tout-Remède en pays de Landerneau, le père Erwan de Kermenguy commente les lectures du 15<sup>e</sup> dimanche du temps ordinaire. En labourant notre cœur, nos épreuves porteront du fruit parce que la Parole de Dieu est efficace.
Contrairement au film du même nom, être chrétien est tout sauf un long fleuve tranquille : c’est se laisser labourer le cœur pour que la Parole de Dieu s’y enracine profondément et porte du fruit. Alors que la saison est à la moisson, la liturgie nous parle des semailles… Mais il n’y a pas de semailles sans labour : c’est donc de labour que je voudrais parler. Tout d’abord en relevant que si nous sommes sauvés, c’est que la parole de Dieu est efficace. Ensuite, en notant que choisir Dieu, c’est labourer pour désherber notre champ. Enfin, que pour s’enraciner, il faut labourer en profondeur.
Nous sommes sauvés car la Parole de Dieu est efficace
Trop souvent, on entend encore chez les chrétiens des expressions comme "gagner son ciel" ou "mériter son paradis". Rien n’est moins chrétien : nul ne gagne le paradis puisqu’il est offert. C’est le don de Dieu. C’est le don que nous fait le Christ sur la croix. Nous sommes sauvés, une fois pour toute, par la croix de Jésus. Ce don se rend présent à nous à chaque messe. Si nous venons à la messe, c’est pour accueillir ce don de Dieu. C’est pour être au contact de ce don, c’est pour en recevoir tous les fruits. Mais nous ne pourrons ni le gagner, ni le mériter, ni l’augmenter par nos efforts.
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La Parole de Dieu est efficace, nous dit le prophète Isaïe dans la première lecture (Is 55, 10-11). De même que la pluie fait pousser les plantes (et ces jours-ci nous mesurons combien nous en avons besoin !), de même la Parole de Dieu fait grandir nos cœurs. Comme la pluie ne remonte pas au ciel sans avoir fécondé la terre, de même la Parole de Dieu ne passe dans le cœur d’un homme sans porter de fruit.
La Parole de Dieu travaille nos cœurs
Cette Parole, pour nous chrétiens, c’est Jésus, "Verbe de Dieu" fait chair. Voilà pourquoi il est bon pour nous d’être régulièrement au contact de la Parole. Voilà pourquoi il nous faut nous réjouir que le concile Vatican II, dans sa réforme liturgique, ait considérablement augmenté le contact entre le peuple chrétien et l’Écriture Sainte. On est passé, je ne sais si vous en avez conscience, d’une lecture plus un évangile en général court, reliés par un verset de psaume appelé graduel, à deux lectures articulées entre elles par un psaume, puis un évangile souvent nettement plus long. Cet enrichissement se voit jusque dans les placards de sacristie, à la place que prennent les lectionnaires sur les étagères… même si le but n’est pas de prendre de la place sur les étagères… mais dans nos cœurs. Nous ne perdons jamais notre temps lorsque nous lisons une page d’évangile, ou lorsque nous cherchons à comprendre le sens d’une lettre de saint Paul ou de saint Pierre.
Ainsi, dans quinze jours c’est la fête de saint Jacques. Pourquoi ne pas relire en entier ces jours-ci la lettre de saint Jacques ? Ce n’est pas très long… et cela vaut le coup de la lire plusieurs fois, pour la méditer, pour qu’elle grandisse en nous. Et si vous cherchez un programme biblique pour la suite de l’été, je vous conseille le livre des Juges, l’évangile de saint Luc, le prophète. Si vous avez moins de temps, lisez le Cantique des cantiques, qui se lit en un quart d’heure. Et prenez le temps de le méditer. La Parole de Dieu est efficace. Elle travaille nos cœurs. Pourtant, dans la parabole du Semeur (Mt 13, 1-23), le Christ nous montre des situations où la Parole semble en échec : la semence n’arrive pas à porter du fruit.
Labourer, c’est choisir de faire confiance à Dieu
Nous connaissons bien cette histoire : il y a les oiseaux du chemin, qui figurent les démons et tout ce qui nous empêche d’écouter la Parole de Dieu. Il y a les mauvaises herbes et tous les soucis du monde qui nous empêchent de prêter attention à la Parole de Dieu. Il y a les cœurs passionnés qui s’enflamment pour Dieu et se démotivent au bout de quelques jours. Si vous êtes là, c’est que vous avez entendu la Parole et que vous voulez lui faire de la place dans votre vie. Alors il est bon de se demander ce qui peut l’étouffer. Quelles sont mes priorités dans la vie ? Est-ce que Dieu est ma priorité ? Est-ce que je décide de lui faire confiance malgré tout ?
Je peux porter des soucis bien légitimes : la charge de ma famille, de mes parents, de mes enfants ; le souci d'avoir de quoi manger ; les appréhensions nées d'un contexte de crise économique, écologique, militaire. Le climat anxiogène dans lequel nous vivons est une invitation, dès que nous en prenons conscience, à ne pas nous laisser envahir par ces herbes folles, et à faire résolument le choix de faire de la place à Dieu dans nos vies. C’est la première raison du labour, écarter les plantes folles qui envahissent mon cœur. La seconde raison du labour, c’est de permettre aux racines de descendre en profondeur.
Labourer en profondeur
Imaginez ce que peut ressentir la terre lorsqu’elle porte le poids de ces immenses tracteurs qui tirent des charrues de huit à douze socs, comme autant de lames qui s’enfoncent dans le sol, pour l’ouvrir et le retourner. On passe ensuite la herse pour broyer les mottes et affiner la terre… "Tu prépares la terre, dit le psaume 64, tu arroses les sillons, tu les détrempes sous la pluie… tu bénis les semailles"… Je veux bien (surtout ces jours-ci) que la pluie soit une bénédiction… mais ce travail de la terre, lorsqu’il a lieu dans nos cœurs, c’est souvent comme autant de coups de couteau, des lames qui nous transpercent… et des épreuves qui nous broient le cœur aussi sûrement que la roto-herse derrière le tracteur.
La Bible nous dit justement que Dieu ne rejette pas le cœur brisé et broyé. Il ne s’agit pas de rechercher la souffrance, dans une attitude morbide et malsaine. Il s’agit simplement de reprendre conscience que c’est dans une terre broyée que la semence pourra s’enraciner.
Ce qu’attend la terre
À vous qui vous préparez au baptême ou à la confirmation et qui avez au cœur l’enthousiasme des convertis — saviez-vous que la syllabe thou dans enthousiasme vient du mot Dieu, théos en grec — vous avez le feu de Dieu en vous ! Mais Dieu vous invite à la persévérance. Dieu vous invite à enraciner profondément votre foi… car vous allez être éprouvés. Quand parfois vous avez l’impression d’être broyés et moulus, pensez à cette terre labourée… ou pensez à sainte Bernadette, fille de meunier, qui disait à la fin de sa vie : "Je suis moulue comme un grain de blé."
À vous, chrétiens de longue date, qui trouvez parfois que votre paroisse ou votre curé ne correspondent pas à vos attentes… ou votre évêque, ou même le pape, ou l’Église. Pensez à la terre : ce qu’elle attend, c’est la graine, ce qu’elle désire c’est la plante, ce qu’elle espère c’est l’épi. Et voilà que le Bon Dieu lui envoie le tracteur, la charrue, la herse. Pire : avant la charrue, il y avait déjà des plantes dans le champ, des herbes sauvages sans doute, mais qui nourrissaient les oiseaux du ciel et les lapins de garenne ! Et voilà que le tracteur a tout massacré avec sa charrue… comme le pape, les évêques et les curés qui parfois sèment le bazar et nous changent la religion. Que voulez-vous… je crois qu’un pape, un évêque ou un curé qui ne nous dérangerait jamais ne ferait pas son boulot. Jésus a dérangé… pas qu’un peu !
L’épreuve du combat spirituel
Je ne dis évidemment pas cela pour justifier les abus d’autorité ou les violences dans l’Église — et si vous en êtes victimes ou témoin je vous encourage à les dénoncer, à la police, à l’évêque, à qui vous pouvez. Mais en dehors de ce cadre, il est inévitable d’être labouré si on veut porter du fruit. Pensez par exemple au Padre Pio qui fut interdit de confession pendant un moment par l’Église… alors qu’il a fait tant de bien au confessionnal. Mais il a fait plus de bien encore en obéissant humblement à des supérieurs sûrement maladroits. Cela nous permet de resituer nos épreuves à un autre plan : celui du combat spirituel. La création tout entière gémit dans les souffrances d’un enfantement qui dure encore, nous dit saint Paul dans la deuxième lecture (Rm 8, 22). L’image est différente de celle du champ et de la charrue, mais la réalité est la même : nos épreuves porteront du fruit (un enfant, un épi de blé) parce que la Parole de Dieu est efficace. C’est Jésus qui nous sauve, une fois pour toutes sur la croix.












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