Être surveillé par des caméras pour être remplacé demain par des robots, tel est le sort de certains travailleurs qui peuvent difficilement s’y opposer, dénonce l’essayiste Charlotte de Vilmorin.
Dans des usines en Inde, en Chine, et bientôt peut-être ailleurs, des ouvriers se sont vu imposer le port de caméras fixées sur leur front pendant leurs heures de travail. L’objectif : filmer leurs gestes pour entraîner des robots capables, un jour, de les remplacer. Dans un article du Guardian, Lalita, une couturière de 32 ans travaillant près de Delhi, raconte avoir d’abord ri en voyant ses collègues et elle-même équipées comme des cobayes de laboratoire. Puis le rire a vite cédé la place à l’inquiétude quand elle a compris que ces images ne serviraient pas à améliorer leurs conditions de travail, mais à former des machines destinées à les rendre bientôt superflues.
Les travailleurs piégés
Ici, le travailleur n’est plus seulement exploité pour sa force physique ou son temps, mais aussi pour son savoir-faire, ses mouvements, son intelligence corporelle, transformés en données brutes pour nourrir des algorithmes. On passe ainsi de l’exploitation classique — déjà bien condamnable en soi — à une forme "d’expropriation biomécanique", où le corps lui-même devient une ressource à extraire, sans consentement ni compensation. Et qu’on ne vienne pas nous dire que les robots lutteront contre l’exploitation en faisant "le sale boulot" à la place des ouvriers… On le voit venir gros comme une maison !
Bienvenue sur le nouveau site d'Aleteia !
Nous sommes heureux de vous accueillir sur un site entièrement repensé, réalisé grâce au soutien de nos généreux donateurs.
Si vous appréciez cette nouvelle expérience de lecture, vous pouvez, vous aussi, nous aider à faire vivre Aleteia.
Cette "révolution" se construit sur le dos des plus vulnérables.
Les problèmes éthiques sautent aux yeux, à tous les niveaux. Comment justifier que des êtres humains, déjà précaires, soient réduits à des sources de données gratuites pour des entreprises qui, demain, utiliseront ces mêmes données pour les licencier ? Qu’en est-il du consentement ? Dans des usines où l’emploi est menacé, refuser de porter la caméra peut signifier perdre son travail. Les travailleurs se retrouvent donc piégés dans un système où leur participation à leur propre remplacement est présentée comme une obligation, voire une faveur accordée à leur employeur.
Un espace de méfiance
Sur le plan social, cette pratique aggrave encore la déshumanisation du travail industriel. Les caméras, d’abord perçues comme une curiosité, finissent par instiller une atmosphère de surveillance permanente, où chaque geste ou parole, peut être analysé, jugé, monnayé. Le lieu de travail devient un espace de méfiance, où l’on se tait par peur d’être entendu, où l’on se contrôle pour ne pas commettre l’erreur qui servira de prétexte à un licenciement anticipé.
N’oublions pas que le travail, avant d’être une activité économique, est un acte de création et de relation.
Les enjeux économiques ne sont pas moins troublants. Cette collecte massive de données ouvrières vient encore une fois aggraver la concentration des richesses entre les mains de quelques-uns (et surprise, ce ne sont pas les ouvrières…). Ce sont bien les entreprises technologiques qui captent la valeur générée par le travail des ouvriers sous forme de données, qui deviendront demain le socle de nouvelles industries robotisées. Les travailleurs, eux, restent à la marge, sans part dans les bénéfices futurs, sans voix dans les décisions qui les concernent.
Le travail est un acte de relation
Le technosolutionnisme, cette croyance aveugle en la capacité de la technologie à résoudre tous les problèmes, trouve ici un terrain d’expression particulièrement cynique. Les promoteurs de ces systèmes présentent l’IA comme une révolution inévitable, un progrès qui libérera l’humanité des tâches pénibles. Pourtant, dans les faits, cette "révolution" se construit sur le dos des plus vulnérables, ceux qui n’ont ni le choix ni les moyens de refuser. On nous vend un futur radieux où les robots prendraient en charge les travaux ingrats, mais on omet soigneusement de préciser que ce futur commence par l’exploitation accrue de ceux qui, aujourd’hui, accomplissent ces mêmes tâches. La technologie n’est pas neutre : elle reproduit, et souvent amplifie, les inégalités existantes.
N’oublions pas que le travail, avant d’être une activité économique, est un acte de création et de relation. Quand on réduit l’ouvrier à un réservoir de données pour des machines, on ne menace pas seulement son emploi, mais l’idée même que l’homme, par son labeur, participe à quelque chose de plus grand que lui. La doctrine sociale de l’Église nous rappelle que le travail est une vocation, non un simple rouage interchangeable. Si nous acceptons que des êtres humains soient filmés, analysés et remplacés sans égards, nous acceptons aussi, peu à peu, que l’humanité se vide de ce qui la constitue : sa capacité à donner un sens à ce qu’elle fait.












