Près de seize siècles après la mort de saint Augustin, deux de ses sermons ont été identifiés dans un manuscrit médiéval conservé en Pologne. Une découverte qui offre un nouvel éclairage sur la pensée de ce Père de l’Église.
Tout a commencé par un coup de téléphone en 2024. Un membre de l’association du monastère de Bad Doberan, dans le nord de l’Allemagne, cherchait un spécialiste capable de déchiffrer un manuscrit du XIIe siècle ayant autrefois appartenu à l’abbaye de Bad Doberan et aujourd’hui conservé dans son monastère affilié de Pelplin, en Pologne. Il s’est alors tourné vers Christian Tornau, professeur de latin à l’université de Wurtzbourg. En étudiant le précieux document, le chercheur a découvert qu’il renfermait six sermons attribués à Augustin d’Hippone. Quatre étaient déjà connus des spécialistes, mais deux autres étaient totalement inédits ! "Deux des six sermons sont des écrits d’Augustin jusqu’alors inconnus", s’est réjoui Christian Tornau, comme le rapporte l’édition anglophone d’Aleteia. Annoncée fin juin, cette découverte fait désormais l’objet d’un travail approfondi. Le chercheur travaille désormais aux côtés de la professeure Dorothea Weber et du docteur Clemens Weidmann, du Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum (CSEL), à la préparation de la toute première édition de ces textes. Leur publication est attendue pour la fin de l’année 2026.
Le passage qui a intrigué les Pères de l'Église
Ces deux sermons insoupçonnés portent sur un passage complexe de l’Ancien Testament, qui interroge depuis des siècles les théologiens sur la relation entre Dieu, les morts et les pratiques occultes. En effet, ils reviennent sur l’épisode de la sorcière d’Endor, raconté au chapitre 28 du Premier Livre de Samuel. À la veille d’une bataille contre les Philistins, le roi Saül se retrouve dans une profonde détresse. Dieu ne répond plus à ses prières et, cherchant désespérément un signe, il décide de se déguiser pour consulter de nuit une nécromancienne, femme qui prétend communiquer avec les morts. La tradition latine la désigne aussi comme une pythonisse, terme utilisé dans l’Antiquité pour évoquer une personne censée prédire l’avenir sous l’influence d’un esprit. À la demande de Saül, elle invoque alors l’esprit du prophète Samuel. Celui-ci apparaît et lui annonce une terrible nouvelle. Saül perdra la bataille et trouvera la mort.
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Cet épisode a longtemps représenté un véritable dilemme pour les premiers théologiens chrétiens. Comment une nécromancienne pouvait-elle parvenir à invoquer l’esprit d’un prophète ? Cette question soulevait un enjeu majeur de la théodicée : Si Dieu est tout-puissant, pourquoi aurait-il permis une telle pratique ? Deux grandes interprétations se sont alors opposées au fil de la tradition chrétienne. Selon la première, la femme aurait trompé Saül en créant une illusion et n’aurait donc jamais réellement invoqué Samuel. Selon la seconde, Dieu aurait permis cette apparition afin d’adresser au roi un dernier avertissement avant sa mort imminente. Comme le rapporte Medievalists.net, les sermons d’Augustin récemment retrouvés explorent ces deux interprétations. Le premier, prononcé lors d’un office dominical, s’achève sur la question de la théodicée et sur les différentes lectures possibles de cet épisode biblique. Ce n’est que dans le second sermon, donné le mercredi suivant, que saint Augustin approfondit ces pistes de réflexion. Il laisse ainsi aux fidèles le temps de méditer sur cette question complexe avant d’entrer dans une analyse plus poussée.
Confirmation d'authenticité
Le corpus augustinien ayant fait l’objet de plusieurs erreurs d’attribution au cours de l’histoire, certains textes longtemps considérés comme l’œuvre de saint Augustin s’étant finalement révélés apocryphes, Christian Tornau et ses collègues ont préféré avancer avec prudence. À l’automne 2025, une école d’été organisée à Vienne a réuni vingt latinistes chargés d’étudier ces écrits et d’en évaluer l’authenticité. Leur conclusion a été unanime. Les deux sermons sont bien de saint Augustin. Christian Tornau a notamment souligné que leur manière d’aborder plusieurs interprétations sans imposer de réponse définitive était caractéristique de la pensée de l’évêque d’Hippone. "Le style, l’humour et le contenu indiquent clairement que les sermons contenus dans les manuscrits ont bien été écrits par Augustin", a-t-il affirmé.
Le manuscrit lui-même conserve encore une part de mystère. Datée du XIIe siècle, cette copie semble relativement tardive pour un texte de cette nature. Les chercheurs estiment ainsi qu’elle pourrait provenir d’un manuscrit plus ancien conservé à l’abbaye d’Amelungsborn, en Basse-Saxe, dont la bibliothèque d’origine a été détruite pendant la guerre de Trente Ans. Si la chaîne de transmission exacte reste aujourd’hui impossible à confirmer, cette hypothèse demeure toutefois plausible. " Il ne s'agit pas d'une découverte sensationnelle comme les 30 écrits de saint Augustin découverts à Mayence en 1990. Mais nous enrichissons le vaste corpus d'écrits d'Augustin avec deux nouveaux textes passionnants dans une édition critique" a déclaré le professeur Christian Tornau.
Un nouvel éclairage sur la pensée de saint Augustin
Augustin d’Hippone (354-430) a laissé derrière lui l’une des œuvres les plus importantes du monde antique, composée de sermons, de lettres, de commentaires bibliques ou encore de traités théologiques comme les Confessions et La Cité de Dieu. Malgré l’ampleur exceptionnelle de cet héritage, de nouveaux textes continuent aujourd’hui d’être mis au jour. La découverte de Mayence en 1990, mentionnée par Christian Tornau, avait ainsi permis d’enrichir le corpus augustinien de trente sermons inconnus jusqu’alors. Celle de Pelplin en ajoute aujourd’hui deux autres, consacrés à des questions parmi les plus profondes de la théologie chrétienne, notamment les limites de la permission divine, la réalité du mal et comment Dieu intervient, ou non, devant des événements qu’il laisse se produire.
Le fait que saint Augustin ait choisi de prêcher sur l’épisode de la sorcière d’Endor à deux reprises, lors de deux offices consécutifs, en laissant aux fidèles le temps de méditer cette question entre le dimanche et le mercredi, témoigne de sa confiance dans leur capacité à accueillir un questionnement théologique complexe. Il n’a pas cherché à résoudre immédiatement ce que l’Écriture laissait en suspens. Cette manière d’accepter une part de mystère, en présentant différentes interprétations plutôt qu’en imposant une réponse unique, résonne encore aujourd’hui à une époque marquée par des débats complexes et des certitudes parfois trop affirmées.












