Au Nouveau-Mexique, une grande icône représentant un Christ apache a été retirée de l’église où elle était avant d’être réintégrée. L’affaire blessa les catholiques amérindiens alors que les évêques défendaient la nécessaire inculturation de l’Évangile. L’historien de l’art Pierre Téqui rappelle qu’une image sacrée ne montre pas seulement une doctrine mais dit aussi à un peuple que son histoire peut être visitée par Dieu.
Sans doute n’avez-vous pas entendu parler de la polémique autour de l’icône du Christ Apache qui agita les catholiques américains à la fin du mois de juin et au cours de l’été 2024. Pourquoi l’évoquer aujourd’hui ? Parce que, jusqu’au 23 août, la programmation estivale du Jour du Seigneur sur France 2 fait la part belle à une collection documentaire intitulée S’ouvrir. Des rencontres qui font vivre. Chaque semaine, un documentaire doit nous aider à sortir de nos enfermements et à nous laisser déplacer par l’autre. Le premier film intitulé Nicholas Black Elk, un chef Sioux sur la voie du Christ est signé Nina Barbier. Visible pendant encore un mois en replay il nous conduit aux États-Unis, jusque dans la réserve de Pine Ridge dans le Dakota du Sud sur les traces de Nicholas Black Elk, le "Wapiti noir", homme sacré lakota, baptisé catholique en 1904, devenu catéchiste, et dont la cause de canonisation est ouverte depuis 2017.
Les Amérindiens catholiques
Black Elk est une figure presque impossible à réduire. Il naît dans le monde des Grandes Plaines, traverse l’effondrement de son peuple, connaît Little Bighorn, l’exil, les réserves, la Danse des Esprits et Wounded Knee. Puis il reçoit le baptême sous le prénom de Nicholas et devient un catéchiste infatigable.
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On l’oublie souvent, mais les Amérindiens catholiques ne sont pas une curiosité folklorique de l’Église américaine. Plus de 350 paroisses des États-Unis servent aujourd’hui des communautés majoritairement autochtones. Leur histoire est douloureuse, mêlée de missions admirables, de fidélités héroïques, mais aussi de blessures profondes, notamment celles des pensionnats et des politiques d’assimilation. C’est pourquoi il faut se réjouir chaque fois que l’Église ne demande pas à ces peuples de choisir entre leur foi et leur mémoire, mais leur permet d’habiter le christianisme avec leur langue, leurs signes et leur histoire.
La rencontre de l’Évangile avec une chair historique
C’est ainsi que Black Elk prie avec son chapelet sans cesser d’être Lakota. Il annonce le Christ, mais il porte encore en lui les visions de son enfance, les montagnes sacrées, la mémoire des siens et la langue de son peuple. Il ne choisit pas entre la pipe et le rosaire, mais oblige à comprendre ce qu’est vraiment l’inculturation : non pas un folklore ajouté au christianisme, mais la rencontre de l’Évangile avec une chair historique. Cette rencontre passe par les langues, les gestes, les chants. Elle passe aussi par les images. Et c’est précisément là que les choses peuvent devenir sensibles.
À la mission catholique Saint-Joseph de Mescalero, au Nouveau-Mexique, une grande icône peinte par le franciscain Robert Lentz représente le Christ sous les traits d’un homme sacré apache. L’œuvre, appelée Apache Christ, fut peinte en 1989. Haute d’environ 2,40 mètres, elle était installée depuis près de trente-cinq ans derrière l’autel, sous un crucifix.
Apache et catholique
Selon les anciens prêtres de la mission, le frère Robert Lentz travailla en dialogue avec des responsables et des hommes-médecine mescaleros. Le Christ y apparaît debout sur la Sierra Blanca, montagne sacrée des Apaches. Sa main porte un signe solaire, il tient un hochet rituel en sabot de cerf, et l’inscription apache au bas de l’image signifie "donneur de vie". Des lettres grecques rappellent en même temps la tradition iconographique chrétienne. Tout est donc tenu ensemble : la grammaire de l’icône, l’image du Christ et surtout les signes par lesquels un peuple reconnaît la présence du Créateur.

En Europe, le Christ est associé à des attributs comme un chardonneret, une grenade, un collier de corail, une bible reliée, un orbe ou une couronne en or. Pour un Amérindien, le signe qui fait sens c’est un sabot de cerf. Pour les fidèles mescaleros, ce tableau n’était donc pas une décoration exotique mais une image qui disait une vérité spirituelle essentielle : on peut être pleinement apache et pleinement catholique.
Une blessure profonde
Or, dans la nuit du 26 au 27 juin 2024, l’icône fut retirée et son cadre démonté. On avait aussi retiré une peinture de danseurs apaches par Gervase Peso, ainsi que plusieurs objets liturgiques autochtones, dont des calices en céramique et des paniers offerts par une communauté pueblo pour l’Eucharistie. Lorsque les paroissiens découvrirent le grand vide derrière l’autel, ils crurent d’abord à un vol. On leur répondit, en substance, que l’œuvre n’avait pas été volée, mais seulement "retirée". Il est des prêtres très zélés.
Dans une église, une image n’est jamais seulement un objet accroché à un mur. Elle porte la mémoire de ceux qui prient devant elle. Elle peut dire à un peuple qu’il a sa place dans l’Église. Retirer cette image, sans explication claire, revenait à faire disparaître visuellement la part apache de leur catholicisme. On comprend alors que la blessure ait été profonde, d’autant que certains paroissiens rapportèrent avoir entendu cette formule terrible : on ne pourrait pas être à la fois apache et catholique ; il faudrait choisir.
Culture et foi
L’inculturation est souvent célébrée quand elle reste un mot de colloque ou de document pastoral. Elle devient plus suspecte lorsqu’elle touche l’autel, le visage du Christ, les vases liturgiques, les chants, les langues et les corps. Pourquoi le Christ pourrait-il avoir les traits d’un Florentin, d’un Flamand ou d’un Espagnol, mais non ceux d’un Apache ? Pourquoi les cultures européennes auraient-elles le droit de devenir tradition, quand les cultures autochtones resteraient toujours suspectes de paganisme ?
Le Verbe s’est fait chair, et toute chair humaine porte une langue, une mémoire, des blessures et des signes. C’est pourquoi certaines images ouvrent l’Église.
L’affaire fut d’autant plus frappante que les évêques américains venaient tout juste d’approuver un cadre pastoral pour le ministère auprès des catholiques autochtones. Ce texte affirme précisément qu’il ne faut pas demander aux fidèles indigènes de choisir entre leur culture et leur foi. Quelques jours plus tard, à Mescalero, une communauté semblait recevoir le message inverse.
Un point de rencontre
Après l’émotion publique, des articles et des tribunes, l’Apache Christ fut rendu, puis réinstallé et un nouveau prêtre fut nommé. L’épisode n’était pas seulement une querelle de goût mais une querelle portant sur la catholicité même de l’Église. Une Église vraiment catholique n’est pas une Église où tous les peuples deviennent interchangeables. Une Église catholique est une Église où le Christ est reconnu, aimé et chanté dans toutes les langues, avec les signes purifiés et transfigurés de chaque peuple. Or une image ne montre pas seulement une doctrine mais elle dit à un peuple que son histoire peut être visitée par Dieu.
Black Elk demeure justement au point de rencontre entre la vision et le catéchisme, entre la montagne sacrée et la croix, entre la mémoire blessée d’un peuple et l’espérance chrétienne. Il ne demande pas que l’on confonde tout car l’inculturation n’est pas le syncrétisme. Mais elle suppose que l’on prenne au sérieux l’Incarnation. Le Verbe s’est fait chair, et toute chair humaine porte une langue, une mémoire, des blessures et des signes. C’est pourquoi certaines images ouvrent l’Église. Et pourquoi les décrocher peut suffire à rouvrir une blessure ancienne.





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