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À Jérusalem, le mépris des chrétiens progresse lentement

6 min de lecture
Franciscans pray at Holy Sepulcher in Jerusalem

Crédit : dominika zara | Shutterstock

Franciscains de Terre Sainte dans le Saint-Sépulcre, à Jérusalem.

Les violences et les tensions anti-chrétiennes au Proche-Orient ne concernent pas que Gaza et le Liban. Jérusalem est également dans la tourmente, ainsi que la Cisjordanie, avec une croissance des vexations et des attaques.

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Au Levant, il y a les bombardements, les attentats et les missiles, images visibles et émouvantes d’une région qui ne connaît plus la paix. Mais il y a aussi d’autres attaques, moins meurtrières, moins destructrices, mais qui rongent le tissu social et instillent un climat de peur et de tension. À Jérusalem, depuis plusieurs mois, les chrétiens subissent ainsi une croissance des vexations et des insultes, qui témoignent d’un climat malsain où la vie commune devient difficile si ce n’est impossible.

Le rapport trimestriel du Religious Freedom Data Center (RFDC) recense ainsi une nette croissance des altercations, soit 83 attaques contre des chrétiens au cours du dernier trimestre. Cette organisation israélienne, dirigée par des citoyens et sans affiliation politique, documente depuis juillet 2023 les agressions visant les chrétiens en Terre sainte. Les chiffres fournis au cours des mois démontrent une hausse des agressions et donc un climat social de plus en plus dégradé. Cela va des insultes et des menaces physiques, dont l’image de la religieuse violemment projetée au sol est l’un des symboles les plus marquants. Plus de la moitié des actes recensés concernent des crachats, effectués en plein jour et souvent devant les caméras. Un acte d’hostilité devenu une banalité, un fait social qui témoigne de la désagrégation sociale. 

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La transformation de Jérusalem

Fin juin, le cardinal Pierbattista Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem, recevait le prix Limes pour le dialogue et la paix. Lors d’un échange avec Lucio Caracciolo, le directeur de la revue de géopolitique Limes, qui lui remettait le prix, le cardinal Pizzaballa a évoqué cette dégradation sociale, liée à une transformation de la ville de Jérusalem. "Il n'y a plus d'interactions entre chrétiens et juifs, a-t-il constaté. Les agressions contre les chrétiens sont liées à ce fait." Le cardinal Pizzaballa habite depuis 36 ans à Jérusalem, il a donc une connaissance intime de la ville et constate des transformations démographiques et sociales majeures depuis quelques années : 

"Jérusalem change beaucoup, et très rapidement. La démographie change, les frontières changent, tant les frontières internes et psychologiques que les frontières réelles. Jérusalem-Est est désormais encerclée par des colonies israéliennes. Je réside dans la vieille ville, au cœur de ce qu’on appelle le Bassin sacré, non loin du Saint-Sépulcre. C’est la zone qui présente la plus forte concentration de lieux saints au monde. Jusqu’à récemment, elle était majoritairement arabe, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Auparavant, il était très rare de voir des Juifs, même des Juifs pratiquants, passer dans nos ruelles. Aujourd’hui, c’est devenu de plus en plus courant. Ce n’est pas un problème en soi, mais cela montre à quel point la perception de la ville est en train de changer. […] La démographie évolue. La population arabe ne croît plus comme avant. Les chrétiens sont de moins en moins nombreux. En revanche, la population juive augmente beaucoup plus, surtout la frange religieuse et la frange nationaliste religieuse."

Les frontières psychologiques qu’évoque le cardinal renvoient aux représentations et aux imaginaires dont la connaissance est essentielle pour comprendre les ressorts du conflit en cours, qui n’est pas qu’un conflit politique et militaire, mais aussi social et culturel. 

La racine idéologique : un messianisme politique

La transformation démographique se perçoit dans les incidents recensés par le rapport. Sur soixante-seize incidents recensés, soixante-huit se sont produits à Jérusalem, et quarante-six dans la seule Vieille Ville, soit plus des deux tiers. Un axe se détache, la rue du patriarcat arménien, qui totalise à elle seule 39% des cas de la Vieille Ville. Cette cartographie recoupe précisément la zone que le cardinal Pizzaballa habite et décrit : le "Bassin sacré", autour du Saint-Sépulcre. Ce brassage nouveau produit un effet paradoxal : la fréquentation croissante d'un espace autrefois séparé multiplie les occasions de friction. La transformation est démographique, mais aussi philosophique et politique : il y a de plus en plus de sionistes messianiques, certains juifs, d’autres chrétiens, qui, par leur radicalité, menacent l’ordre de paix fragile établi par les juifs et les chrétiens. 

Interrogé par Lucio Caraciollo sur les figures les plus radicales du gouvernement israélien et leur lecture biblique du territoire, le cardinal Pizzaballa a répondu sans détour : ce mouvement "messianique recueille de plus en plus de suffrages, il est de plus en plus influent et bénéficie d'une adhésion croissante en Israël. C'est un phénomène très problématique à mes yeux, qui est également en train de créer une profonde division sociale".

Mépris du chrétien

Ce messianisme politico-nationaliste, adossé à une certaine lecture des Écritures, fournit le cadre mental dans lequel le mépris du chrétien devient non seulement possible, mais légitime. Le rapport du RFDC en donne une illustration frappante : parmi les incidents recensés, des cas d'incitation en ligne citant des versets du Deutéronome pour appeler à la destruction des lieux de culte non juifs. Le crachat de rue et le verset instrumentalisé procèdent de la même matrice. À cela s'ajoute, note le cardinal Pizzaballa, un fait qui déconcerte : "Les plus intransigeants sont les religieux. Et cela m'étonne."

La société israélienne traverse, selon le patriarche, une crise de ses repères, aggravée par le traumatisme de l’attaque du 7 octobre 2023 et par une projection démographique vertigineuse. À l'horizon 2050, rappelle-t-il, les ultra-orthodoxes pourraient représenter près de 30% de la population, les Arabes 21%, au point que les Juifs modérés deviendraient minoritaires. "Se sentir encerclé par les pays arabes et menacé de l'intérieur crée cette perception d'encerclement qui détermine souvent aussi les choix politiques et militaires", analyse le cardinal Pizzaballa. Dans une société qui se vit assiégée, l'autre devient suspect. 

Le poids du sionisme chrétien évangélique

S'ajoute une dimension internationale que le patriarche juge sous-estimée : le poids du sionisme chrétien évangélique, notamment américain. Ces mouvements, "très puissants sur le plan économique" et influents jusque dans l'administration américaine, brouillent aux yeux du monde musulman la distinction entre les chrétiens d'Orient et ces protestants évangéliques ; les musulmans ne faisant pas la distinction entre les deux, ce qui fragilise encore plus la position des catholiques qui vivent depuis plusieurs générations sur cette terre. Apporter la paix en Terre sainte nécessite de trouver des solutions pour Gaza, mais aussi pour la cohabitation pacifique à Jérusalem.