Lors de la messe des sacres de la FSSPX, le 1er juillet, l'abbé Davide Pagliarani, supérieur général, a repris un motif commun de la prédication intégriste en opposant le salut des âmes à l'exaltation de l'homme. La dichotomie n'est pas neuve dans la bouche des héritiers de Mgr Lefebvre. Mais elle est une lecture fausse, et un peu malhonnête, du concile Vatican II. Dans son sermon, l’abbé désigne un unique péché, commun selon lui à toute l'histoire humaine et à la crise actuelle de l'Église : l'homme qui serait, dit-il, plein de droits, plein de soi, incapable de se tourner vers Dieu. Il conclut en demandant aux nouveaux évêques de revendiquer devant le monde les droits de Notre Seigneur, et non pas les droits de l'homme. D'un côté Dieu et le salut des âmes, loi suprême rappelée dès l'ouverture du sermon ; de l'autre l'homme et son exaltation, présentés comme les deux pôles d'une alternative qu'il faudrait trancher.
Une thèse classique
"Salut des âmes" n'a rien de suspect en soi. C'est une expression traditionnelle que même les documents pontificaux les plus récents emploient sans difficulté. Bien sûr, on peut rappeler que le salut chrétien n'est pas celui d'une âme séparée de son corps mais ce serait faire un mauvais procès que de prêter à l’abbé Pagliarini cette intention. Il emploie cette expression au sens traditionnel d’une synecdoque.
L’opposition qu’il pose reprend, en fait, une thèse classique formulée dès la clôture du concile. En décembre 1965, Paul VI avait affirmé que la religion catholique était, en un sens, devenue elle aussi une religion de l'homme. Toute une tradition traditionaliste, de Jean Madiran aux théologiens italiens Romano Amerio et Brunero Gherardini, a lu cette phrase comme l'aveu d'un basculement du théocentrisme vers l'anthropocentrisme, lecture que la FSSPX reprend en la martelant depuis Mgr Lefebvre.
La religion du Dieu qui s'est fait homme
Mais le concile lui-même donne la clé de compréhension de cette expression au paragraphe 22 de la constitution Gaudium et spes : "Le mystère de l'homme ne s'éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné." Autrement dit, le vrai homme, le plus pleinement homme, c'est Jésus, et c'est en le regardant, lui, que l'humanité apprend enfin qui elle est. Hors de lui, l'homme reste une énigme à lui-même. Ce n'est donc pas un slogan humaniste, c'est l'inverse : la dignité de l'homme n'a pas sa mesure en l'homme, mais dans le Dieu qui s'est fait homme.
Pour notre foi, l’exaltation de l’homme et le salut de l’âme ne s’opposent pas.
Le catholicisme est bien, en un sens rigoureux, une religion de l'homme. Mais il ne l'est pas au sens d'une capitulation devant l'humanisme séculier : il l'est parce qu'il est d'abord la religion du Dieu qui s'est fait homme, et que c'est cet homme même, Jésus de Nazareth, que nous adorons et que nous appelons Dieu.
Recréé dans le Christ
La conséquence est décisive. Pour notre foi, l’exaltation de l’homme et le salut de l’âme ne s’opposent pas. Ils désignent, au fond, le même mystère vu sous deux angles différents. L’homme n’est pas sauvé contre son humanité, ni malgré elle, comme si la grâce venait seulement arracher une âme au naufrage du monde. Il est sauvé dans son humanité, par Celui qui l’a assumée, guérie, relevée et portée jusqu’à la droite du Père.
Être racheté, ce n’est pas seulement être absous. C’est être recréé dans le Christ, configuré à lui, introduit dans sa filiation, rendu capable de vivre de la vie même de Dieu.
Si l’on réduit le salut à un cadre seulement juridique de satisfaction, le Christ vient payer une dette, réparer une offense, satisfaire à la justice divine. Tout cela est vrai, et appartient à la tradition catholique. Mais si l’on s’arrête là, on risque d’appauvrir le mystère : le salut devient seulement acquittement, la rédemption seulement règlement d’un contentieux, et l’homme sauvé demeure presque extérieur à l’œuvre accomplie pour lui. Or la grande tradition chrétienne dit davantage. Le Verbe s’est fait chair pour que l’homme soit divinisé. Non pas pour que l’homme prenne la place de Dieu, mais pour qu’il reçoive, par grâce, une participation réelle à la vie de Dieu. La théosis n’abolit pas la rédemption ; elle en manifeste la profondeur. Être racheté, ce n’est pas seulement être absous. C’est être recréé dans le Christ, configuré à lui, introduit dans sa filiation, rendu capable de vivre de la vie même de Dieu.
L’exaltation de l’homme en Dieu
Dès lors, opposer les droits de Dieu et la dignité de l’homme, comme s’il fallait humilier l’un pour exalter l’autre, manque le cœur de la foi catholique. Les faux droits de l’homme sans Dieu conduisent en effet à l’orgueil, à l’autonomie close, à l’idolâtrie de soi. Mais la vraie dignité humaine ne naît pas de cette revendication prométhéenne. Elle vient de sa vocation surnaturelle. L’homme est grand non parce qu’il se proclame mesure de toutes choses, mais parce qu’il est appelé à devenir fils dans le Fils.
On ne défend pas Dieu en diminuant l’homme que Dieu a créé, aimé, assumé et racheté.
Voilà ce que Vatican II n’a pas trahi, mais rappelé avec force : on ne défend pas Dieu en diminuant l’homme que Dieu a créé, aimé, assumé et racheté. Et l’on ne sert pas vraiment le salut des âmes en méprisant l’humanité concrète que le Verbe a prise sur lui. Car le salut de l’âme, au sens chrétien, n’est rien d’autre que l’exaltation véritable de l’homme : non son exaltation contre Dieu, mais son élévation en Dieu.










