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Emmanuel Hirsch : “Un aggiornamento de la bioéthique est indispensable”

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Hortense Leger - publié le 08/07/26
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Alors que les débats sur la proposition de loi instaurant un "droit à l'aide à mourir" se poursuivent en France, le professeur Emmanuel Hirsch plaide pour une refondation de la pensée bioéthique. Dans son ouvrage "Penser après la bioéthique" (Cerf), paru en mai, l'auteur explique que celle-ci "justifie d’être renouvelée en tenant compte d’enjeux inédits et d’urgences décisives pour notre vie démocratique". Entretien.

À l’heure où la société française débat de questions bioéthiques majeures, de l’aide à mourir à la procréation, en passant par l’intelligence artificielle appliquée à la biomédecine, le professeur Emmanuel Hirsch, président du Conseil pour l’éthique de la recherche et l’intégrité scientifique de l’université Paris-Saclay, appelle à un profond renouvellement de la pensée bioéthique dans son ouvrage Penser après la bioéthique (Cerf, mai 2026). Pour Aleteia, il revient sur la nécessité d’un débat démocratique "responsable" et sur l’urgence de replacer la personne humaine au cœur des choix collectifs. Entretien.

Aleteia : Pourquoi y a-t-il aujourd’hui une nécessité de "penser après la bioéthique" ?
Emmanuel Hirsch : Le contexte socio-politique ainsi que la perspective de l’élection présidentielle devraient nous inciter à déployer une force de pensée afin d’assumer les défis auxquels notre vie démocratique est confrontée. Il y a urgence à penser ensemble, à créer les conditions d’un débat d’idées dans des domaines qui concernent plus qu’on ne pense le vivre ensemble, nos choix pour le présent et les générations futures. Si je pose les enjeux d’un renouveau de la pensée bioéthique c’est que j’estime qu’elle est confrontée à ses limites et doit se renouveler afin d’assumer d’autres défis que les questions de bioéthiques qu’elle traite depuis les années 1990 en France. C’est parce que j’éprouve une haute considération à l’égard du passé de la bioéthique qui s’est développée dans notre pays, que j’en appelle à un aggiornamento.

On peut se demander si nous ne constatons pas aujourd’hui que la bioéthique est une modalité d’accompagnement palliatif d’évolutions sociétales [...] auxquelles l’éthique et la politique n’apportent plus les encadrements justifiés.

Auriez-vous en exemple significatif d’un enjeu qui explique la démarche bioéthique ?
En 2026, les prudences ou les limitations d’hier se sont estompées dès lors que, dans le contexte international de la bioéthique, il est possible de commander des gamètes sur catalogue, que le recours à la gestation pour autrui (GPA) et donc à la commercialisation du corps de la femme semble ne plus susciter une opposition radicale. Y compris en France où cette option a été débattue ces dernières semaines dans le cadre des états généraux de la bioéthique et qu’un candidat à la présidentielle la propose comme une évolution attendue. C’est dire, et c’est l’objet de mon livre, qu’on peut se demander si nous ne constatons pas aujourd’hui que la bioéthique est une modalité d’accompagnement palliatif d’évolutions sociétales et de pressions économiques auxquelles l’éthique et la politique n’apportent plus les encadrements justifiés.

Quels sont les grands sujets qui occupent aujourd’hui le champ de la bioéthique ?
La loi relative à la bioéthique présente un état des enjeux majeurs des évolutions et parfois des mutations dans les pratiques biomédicales. Dans mon livre j’énonce différents domaines justifiant non seulement une réflexion éthique mais une faculté d’anticipation : encore est-il nécessaire que les organismes de recherche et les universités soient en mesure d’intégrer les préconisations qui ne leur donnent pas le sentiment de perdre en capacité de compétitivité dans un contexte international de financiarisation de la recherche biomédicale.

L’IA appliquée à la biomédecine ne justifierait-elle pas à elle seule un débat national sur ses enjeux, ses conséquences et les modalités d’une appropriation citoyenne de son impact [...] sur la vie démocratique ?

Il faut expliquer en quoi l’acceptabilité sociétale des évolutions scientifiques, la recherche de justes équilibres ne serait-ce qu’en termes de justice dans l’accès aux traitements, conditionnent la qualité d’une démarche scientifique, la soutenabilité démocratique de l’innovation et confère une valeur sociale à ses objectifs. Tout cela relève d’un débat démocratique responsable, organisé selon des règles, une méthode et avec une volonté dont je n’ai pas constaté l’efficacité ces dernières semaines au cours des états généraux de la bioéthique. Les pouvoirs publics n’en ont pas fait leur urgence alors que paradoxalement ils imposent dans l’agenda politique le vote d’une loi autorisant l’euthanasie et le suicide assisté en juillet prochain.

Au regard des évolutions dans les champs des neurosciences, du diagnostic préimplantatoire, de l’intervention sur les cellules souches embryonnaires, de la conception de chimères, de l’autoconservation des ovocytes, du droit d’accès aux origines, nous observons que le choix politique adossé aux positions d’instances éthiques aura été de nous détourner des concertations indispensables de la bioéthique au fil des avancées biotechnologiques. L’IA appliquée à la biomédecine ne justifierait-elle pas à elle seule un débat national sur ses enjeux, ses conséquences et les modalités d’une appropriation citoyenne de son impact déterminant sur nos libertés individuelles et plus largement sur la vie démocratique ?

Y a-t-il une attente, selon vous, d’un débat démocratique autour des questions bioéthiques ?
Notre pays est riche d’instances d’éthique, mais également de la vitalité de comités d’éthique dont on espérerait qu’ils s’impliquent plus directement dans l’animation et l’argumentation d’un débat bioéthique qu’il nous faut inventer. La pensée bioéthique doit favoriser une conscience et un engagement démocratiques qui concernent ce qu’est la personne humaine dans la plénitude de son existence, ses interactions sociales et sa contribution au bien commun. Ce qu’est une science soucieuse d’une conception intransigeante de ses missions. Les principes de la bioéthique énoncent, éclairent et nous donnent à reconnaître la dignité et le respect de la personne, la fraternité, la bienveillance, la justice, la prudence, l’autonomie décisionnelle, nos responsabilités et nos solidarités comme nos valeurs. 

Il nous faut pouvoir faire confiance à cette bioéthique qui se prononce dans le cadre d’un examen concerté, ouvert, contradictoire, adapté à chacun, sur des thèmes complexes, dans des domaines souvent inédits.

Je n’admets pas une bioéthique institutionnelle qui donnerait à penser qu’elle consent à quelques moments de concertation dans un entre-soi trop souvent déconnecté d’une réalité humaine et d’urgences sociales qui méritent mieux que des rapports ou des avis, quel qu'en soit la qualité des analyses et même des préconisations. Il nous faut pouvoir faire confiance à cette bioéthique qui se prononce dans le cadre d’un examen concerté, ouvert, contradictoire, adapté à chacun, sur des thèmes complexes, dans des domaines souvent inédits. Et ceci avant de confier à l’arbitrage politique la responsabilité de décider en tenant compte de la position d’une autorité éthique susceptible de justifier y compris ce qui pouvait apparaître hier comme une transgression. Je ne vous dissimulerai pas avoir été marqué par la position du CCNE (Comité consultatif national d'éthique) en faveur de l’aide à mourir qui a suscité l’opposition de la majeure partie des professionnels de santé et désormais de nombre de personnes malades ou en situation de handicap dans le cadre de l’association "Les Éligibles et leurs Aidants".

Votre livre est un appel à une évolution de la bioéthique ?
Mon livre est un appel à un aggiornamento de la bioéthique. La pensée bioéthique initiée en 1983, dans un contexte socio-politique sans rapport direct avec celui de 2026, justifie d’être renouvelée en tenant compte d’enjeux inédits et d’urgences décisives pour notre vie démocratique. J’ai, pour ce qui me concerne, encore suffisamment confiance en nos instances de bioéthique pour qu’elles considèrent dans leur mission l’importance de proposer une nouvelle gouvernance démocratique de la bioéthique.

Pratique :

Penser après la bioéthique, Emmanuel Hirsch, Cerf, 2026, 224 pages, 22 euros.
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