separateurCreated with Sketch.

À 300 ans, Gulliver n’a rien perdu de son mordant

whatsappfacebooktwitter-xemailnative
Jean Duchesne - publié le 07/07/26
whatsappfacebooktwitter-xemailnative
L’univers de Gulliver est un monde à l’envers où les travers de l’humanité sont moqués sans complaisance, raconte l’essayiste Jean Duchesne, spécialiste de la littérature anglo-saxonne. Mais chez Jonathan Swift, l’auteur de Gulliver, l’indignation lucidement ironique fait oublier la foi et l’espérance.

On peut célébrer en 2026 le trois centième anniversaire de la première publication par Jonathan Swift (1667-1745) des Voyages de Gulliver. L’ouvrage est à la fois un classique et mal connu. On donne volontiers aux enfants, comme amusante, la première partie (où le narrateur se trouve aux prises avec une humanité miniature : les Lilliputiens) et souvent aussi la deuxième (symétrique, chez les géants de Brobdingnag). Mais on s’intéresse moins aux deux suivantes, plus complexes et parfois choquantes, dans des lieux aux noms improbables ou alambiqués : d’abord à Laputa, Balnibarbi, Glubbdubdrib et Luggnagg avant d’atteindre le Japon, et enfin au pays des Houyhnhnms. Ces quatre aventures forment néanmoins un tout où rien n’est superflu et qui, bien que daté, garde une indéniable pertinence.

La fiction qui révèle la réalité

Il s’agit de parodies d’un genre littéraire qui apparaît autour de 1500 : des récits de hardis navigateurs qui ont rencontré des terres inconnues où se passent des choses extraordinaires. En faisant décrire par un héros qui est son porte-parole une lointaine nation imaginaire, l’auteur resté chez lui jette en fait un regard neuf et libre de visiteur étranger sur la société à laquelle ses lecteurs et lui appartiennent. Le procédé est un peu décalé dans les Lettres persanes (1721) de Montesquieu : seul l’épistolier est fictif, et c’est l’Occident réel qu’il découvre. L’image ainsi produite est souvent critique, mais peut aussi être positive et offrir un modèle ou un idéal. 

C’est le cas très tôt avec l’Utopie (1516) de Thomas More, et encore (peu avant Gulliver) dans le Robinson Crusoe (1719) de Daniel Defoe. Mais l’histoire de l’Européen, naufragé solitaire par accident, qui survit grâce à ses vertus, valorise le domaine qu’il s’approprie et domestique le "sauvage" Vendredi, a pu être accusée de justifier le colonialisme. Et c’est au prix d’un contresens que saint Thomas More a été honoré à Moscou comme pionnier du communisme. Car l’île où le système politique est parfait a un nom grec qui veut dire "nulle part". De plus, le narrateur s’appelle Raphaël Hythlodée, ce qui (si l’on a un brin de culture biblique et hellénistique) signifie "Archange conteur de sornettes".

Ne pas confondre humour et ironie

More pratique donc l’humour : il dit les choses telles qu’elles devraient être dans un monde sans défaut, en feignant que c’est bien réalisé là-bas. Les naïfs se disent que ce souhaitable est possible. Les lecteurs plus attentifs sourient avec l’auteur. Swift pour sa part exerce l’ironie, comme déjà Érasme, l’ami de More, dans son Éloge de la folie (1509) : il fait ressortir des réalités choquantes comme si elles étaient normales, et le rire (gêné) traduit une incrédulité indignée. Gulliver, devenu à Lilliput un colosse monumental, voit tout de haut, et l’activité qu’il observe, bien qu’ingénieuse et acharnée, s’avère absurde et vaine, parce que motivée par des passions aussi ridicules que cruelles : on se bat à mort pour des prétextes futiles — par exemple pour légiférer s’il faut ouvrir un œuf à la coque par le gros ou le petit bout. 

Réduit chez les géants à la taille d’une poupée, Gulliver constate que l’humanité vue de près, sans recul, n’est pas meilleure. Comparés à ces sales gosses de Lilliputiens, ces mastodontes sûrs d’eux-mêmes font certes figure de personnes raisonnables. Mais ils sont plutôt bornés et entretiennent une armée impressionnante, alors qu’aucun ennemi ne menace leur territoire naturellement protégé. Gulliver lui-même pourrait se situer flatteusement dans un juste milieu entre ces deux extrêmes. Mais il doit admettre que son bon sens et sa force ne l’emportent pas face aux vaniteux homoncules de Lilliput. Et, chez les titans placides de Brobdingnag, il découvre être non seulement faible et dépendant, mais encore immature et prétentieux.

Le monde à l’envers

Le troisième voyage confirme à quel point l’humanité est détraquée. Laputa (le nom suggère l’immoralité vénale qui y règne) est une île volante où se prélassent les élites qui font tomber de grosses pierres sur les maisons du dessous où l’on rechigne à payer l’impôt. À Balnibarbi (dans l’archipel contrôlé), des chercheurs ont carte blanche sans obligation de résultat : donc ils s’activent à amollir du marbre pour fabriquer des oreillers ou à recomposer de la nourriture en inversant le processus de production d’excréments... À Glubbdubdrib, de la magie permet de consulter de grands hommes du passé, et Gulliver apprend qu’après eux, tout va de mal en pis. À Luggnagg enfin, il rencontre des immortels qui avouent finir par s’ennuyer atrocement. 

Ces sombres vignettes sont encore noircies par le dernier voyage, au pays des Houyhnhnms. Ce nom transcrit un hennissement car il s’agit de chevaux — forts, sages, civilisés, sans passions déréglées. Et leurs animaux domestiques sont une sorte de singes appelés Yahoos — créatures fainéantes, lubriques, menteuses, qui ne travaillent que forcées. C’est l’envers exact du monde de l’époque, où partout on exploite sans merci de braves chevaux qui ne protestent jamais : transports, agriculture, industrie, armée, jeux et loisirs. On les mange même. Mais leurs maîtres humains valent-ils vraiment mieux qu’eux, qui sont en tout cas plus serviables que les Yahoos ?

L’homme n’est-il qu’un Yahoo ? 

Gulliver apprend la langue des chevaux bienveillants et intelligents qui le recueillent, s’entretient avec eux et se convainc ainsi qu’il n’est pas un de ces répugnants Yahoos. Il est cependant détrompé dans une scène cocassement impudique. Un jour de grosse chaleur, il est autorisé à se baigner dans une rivière, mais sa nudité excite une jeune Yahoo et il faut que son maître, qui broutait sur la rive, accoure au galop pour mettre en fuite la prédatrice. Si le héros est convoité par cette femelle, c’est — doit-il conclure — qu’il est de la même espèce qu’elle...

Les chevaux décident finalement qu’il est inclassable et ne peut rester chez eux. Or il n’a aucune envie de retourner parmi ses semblables, en qui il voit d’affreux Yahoos, juste bons pour l’esclavage — à l’instar du monstre Caliban dans La Tempête de Shakespeare (1611) —, mais auxquels des pionniers du numérique s’identifieront plus tard par provocation. Gulliver se réfugie donc sur une île déserte pour y vivre comme Robinson Crusoe. Il consent néanmoins à suivre un aimable capitaine portugais qui passe par là. Mais, de retour en Angleterre, il reste asocial et passe le plus de temps possible dans les écuries à converser avec les chevaux.

La foi qui manque à la lucidité du misanthrope

Gulliver n’est donc pas un modèle. Et ses aventures sont loin de convenir toutes aux petits enfants. Il n’est pas du tout supérieur et finit dans une douce folie. Mais le pessimisme que lui inspirent les sottises et méchancetés dont il est témoin est ébranlée par la bonté du marin qui le ramène en Europe. Swift ira encore plus loin dans l’ironie à la fois révoltée et révoltante avec sa Modeste Proposition (1729) de soulager la misère et la surpopulation en Irlande par la commercialisation des bébés qu’on a du mal à nourrir en viande de boucherie de luxe. Sa misanthropie peut s’expliquer par ses espérances de belle carrière cléricale (dans la hiérarchie anglicane en Irlande), contrariées par des mesquineries, intrigues et corruptions politiques.

Mais ce n’était pas un solitaire ronchon. Un indice en est son appartenance au joyeux "Club des Scribouillards", où il retrouvait des écrivains plus jeunes comme le poète Alexander Pope (1688-1744, presque nain et catholique) et le dramaturge John Gay (1685-1732, auteur en 1728 de L’Opéra des gueux). Sensible à l’absurdité anarchique du mal évitable, il la dénonce avec une efficacité rare mais, bien qu’homme d’Église, il n’en voit pas le lien avec le péché, ni le remède dans le Salut par la Croix. Significativement, Gulliver n’est pas inquiété au Japon, à la fin de son troisième voyage, car il est dispensé d’avoir à piétiner un crucifix, de même que Swift lui-même ne semble pas s’être entendu appeler à prendre et porter sa propre croix.

Vous avez aimé cet article et souhaitez en savoir plus ?

Recevez Aleteia chaque jour dans votre boite e−mail, c’est gratuit !

Vous aimez le contenu de Aleteia ?

Aidez-nous à couvrir les frais de production des articles que vous lisez, et soutenez la mission d’Aleteia !

Grâce à la déduction fiscale, vous pouvez soutenir le premier site internet catholique au monde tout en réduisant vos impôts. Profitez-en !

(avec déduction fiscale)