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Le Christ ou le peuple : un faux dilemme

Faut-il choisir entre l’Évangile et l’identité chrétienne, entre l’accueil des migrants et la défense de la nation… ? On ne peut se résoudre à être ainsi écartelé, explique le père Guillaume de Menthière.

Faut-il choisir entre l’Évangile et l’identité chrétienne, entre l’accueil des migrants et la défense de la nation… ? On ne peut se résoudre à être ainsi écartelé, explique le père Guillaume de Menthière.

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Guillaume de Menthière - publié le 05/07/26
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Faut-il choisir entre l’Évangile et l’identité chrétienne, entre l’accueil des migrants et la défense de la nation… ? On ne peut se résoudre à être ainsi écartelé, explique le père Guillaume de Menthière, professeur de théologie au Collège des Bernardins : la foi des humbles et les pauvres sont partout, et le Christ ne fait acception de personne.

Dostoïevski dit quelque part que la personne du Christ exerce sur lui un tel attrait que si on lui mettait sous les yeux le Christ d’une part, et la Vérité de l’autre, le sommant de choisir, il opterait sans hésitation pour le Christ. Tout chrétien sincère est si viscéralement attaché à Jésus que le choix du romancier russe serait sans nul doute aussi le sien. Cependant tout chrétien sait pertinemment qu’il s’agit d’un faux dilemme car le Christ est substantiellement la Vérité. 

Le Christ ou le christianisme ?

Aujourd’hui certains voudraient nous forcer à trancher entre le Christ à suivre inconditionnellement et une identité chrétienne, passagère, provinciale, partiale et donc largable à loisir… Il y aurait d’un côté le souci des pauvres auxquels le Christ s’identifie, et dont les migrants sont certainement une catégorie, et de l’autre des traditions, des coutumes, une culture, certes vénérables, mais toujours en puissance de devenir des idoles. Il conviendrait même de se dévêtir de ces oripeaux chrétiens pour revêtir pleinement le Christ. Il y aurait d’un côté les disciples de Jésus et de l’autre les tenants du christianisme. Il me semble qu’il s’agit, là aussi, d’un faux dilemme. En effet, les pauvres, dont on est légitimement soucieux, se situent aussi bien d’un côté que de l’autre et le Christ est avec les uns et les autres sans faire acception de personne. 

Les forts et les faibles

Saint Paul peut nous éclairer sur ce sujet. Il distingue, dans sa première lettre aux Corinthiens, les forts et les faibles. Les forts peuvent aisément s’arracher à des pratiques séculaires comme la cacherout et se mettre à manger des viandes impures, sans se sentir déstabilisés et fragilisés. Ils sont suffisamment solides pour n’avoir pas besoin du refuge sécurisant de la tradition et de la Loi. Tel n’est pas le cas de ceux que Paul nomme les faibles. Le gros du troupeau. Le petit peuple des humbles qui a besoin de s’attacher à des choses claires et bien établies, qui ne peut vivre sans repère, qui ne peut supporter en plus du déclassement et du mépris dont le couvrent les élites mondialisées, le déracinement et la précarité d’une société déconstruite. 

On ne se défait pas aisément de pratiques millénaires, on ne quitte pas comme ça, tout à coup, sans seuil et sans pédagogie, une Loi qu’on tenait jusqu’alors pour sacrée. C’est pourquoi l’Apôtre ordonne aux forts de respecter les faibles, ces frères pour lequel le Christ est mort (1 Co 8,12). Que l’émancipation des uns par rapport à tout ancrage ne devienne pas pour les autres un objet de scandale ! Absolument parlant, les forts ont, ils sont dans le vrai : pas davantage que la pratique juive, la culture chrétienne latine n’a les promesses de la vie éternelle. Elle sera un jour dépassée. Mais présentement, elle constitue pour les faibles un rempart et un tremplin nécessaires pour avancer chaque jour dans l’existence. Or ces faibles qui subissent douloureusement l’insécurité culturelle et la marginalisation ecclésiale, ce sont aussi ces pauvres qu’il nous faut écouter et auxquels Dieu nous envoie. Il existe sans doute un danger de brandir de manière dévoyée l’identité chrétienne comme un étendard politique. Mais le plus grand danger n’est-il pas de mépriser ceux qui trouvent dans cette identité un terreau vital duquel ils ne veulent pas être brutalement arrachés et par lequel leur parvient encore, malgré tout, la sève évangélique ? 

Il y a ceux qui écrivent des livres, qui passent à la télévision et qui ont pignon sur médias. Mais il y a aussi la foi des simples qui ne doit pas être brutalisée et dont la culture chrétienne est le précieux écrin. Comme le cardinal Joseph Ratzinger l’explique merveilleusement, c’est le rôle démocratique du Magistère de défendre les humbles contre les arrogants qui ont raison par-dessus tout et trop tôt (Église et Théologie, Mame, 2005, p. 134). Comme la Loi s’est développée pour défendre les plus fragiles contre les puissants, l’Évangile a produit dans l’histoire le christianisme pour porter et protéger la foi des petits contre les modes et les idéologies dominantes. Bien souvent, d’ailleurs, le premier pas des catéchumènes vers la connaissance du Christ, est l’admiration pour cette culture chrétienne qu’une certaine élite ecclésiale croit pourtant tolérant de décrier. 

Migration ou nation ?

En écho au (faux) dilemme "Christ/identité chrétienne", on trouve le dilemme "migration/nation". Pour beaucoup de nos contemporains — et un grand nombre d’ecclésiastiques — le message chrétien se résume peu ou prou aujourd’hui à l’impératif de l’accueil des migrants. Être arraché à sa famille, à sa patrie est certainement une grande pauvreté et les chrétiens se doivent évidemment d’assister avec charité ceux qui vivent ce drame. Mais "quels que soient les besoins et souhaits spécifiques des migrants, on n’a encore donné aucun motif sérieux de leur subordonner par principe les besoins et souhaits des populations non migrantes, qui ne sont pas nécessairement moins nécessiteuses" (Pierre Manent, Christianisme et Migrations, Parole et Silence, 2021) et qui sont considérablement plus nombreuses dans tous les pays. L’État se doit de pourvoir à la sécurité et à la santé des personnes migrantes mais doit-il sans condition leur octroyer la citoyenneté ? Les chrétiens, quant à eux, peuvent-ils prétendre avoir agi avec charité envers les migrants, si à aucun moment ils ne leur ont proposé la foi chrétienne ? 

Ces nations voulues par Dieu

Si Dieu parle à chacun de manière singulière et garantit les droits de chaque personne humaine, il suscite également des institutions collectives qui ont aussi leurs droits propres : la famille, la nation, l’Église. Il est légitime qu’il y ait une maison, une histoire, des traditions et une identité familiales. C’est un cocon protecteur dont on peut aspirer à sortir mais qui n’en demeure pas moins indispensable pour la construction d’une personnalité autonome. Il est tout autant légitime qu’il y ait un territoire, des frontières, une culture, une langue nationales. 

Comme le montre admirablement Pierre Manent, notre pays — qui a globalement rejeté le christianisme — l’a remplacé par une nouvelle "religion de l’humanité" qui chante la fraternité universelle et la similitude de l’humain par-delà toute frontière physique ou culturelle. Cette substitution relève de l’imprégnation communiste d’une bonne part de nos intellectuels — et hélas aussi de notre clergé ! Il ne suffit pas de remplacer le mot "prolétaire" par le mot "migrant" pour sortir du logiciel marxiste. L’Église catholique qui porte jusque dans son nom le vœu de l’universalité n’est pourtant pas une internationale socialiste. Et pas davantage d’ailleurs une multinationale uberisée ! Si elle est "le sacrement de l’unité du genre humain" (Vatican II, Lumen gentium, 1) elle ne prétend pas pour autant abroger les nations, ni arraser la riche diversité des cultures. La répartition de l’humanité en peuples et nations distincts est une donnée voulue par Dieu qui "donna aux nations leur héritage, répartit les fils d’homme et fixa les limites des peuples" (Dt 32,8). Ce partage des "70 nations" est décrit par la Genèse : "Tels furent les clans des descendants de Noé, selon leurs lignées et d'après leurs nations. Ce fut à partir d'eux que les peuples se dispersèrent sur la terre après le déluge" (Gn 10,32).

La tentation de Babel

L’illusion des hommes de faire par eux-mêmes leur unité est un péché d’orgueil récurrent dans l’histoire. C’est le péché de Babel : "Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre !" (Gn 11,4.) S’il est vrai que l’idolâtrie des nations et de leur chef a conduit à bien des maux au cours des siècles, il est non moins vrai que la volonté prométhéenne d’unifier l’humanité sans référence à Dieu, voire contre Lui, s’est montrée pire encore. Le nationalisme c’est la guerre, mais l’internationalisme c’est la dictature totalitaire. Il convient donc de respecter l’ordre à la fois cosmique, social et religieux de la pluralité des nations (cf. Ac 17,26-27). Comme l’explique le catéchisme de l’Église catholique : "Cet ordre est destiné à limiter l'orgueil d'une humanité déchue qui, unanime dans sa perversité (cf. Sg 10,5), voudrait faire par elle-même son unité à la manière de Babel (cf. Gn 11,4-6)" (CEC n. 57). 

Léon XIV oppose, dans son encyclique Magnifica humanitas, la construction de la tour de Babel à la reconstruction des murs de Jérusalem par le gouverneur et échanson Néhémie (Ne 2-6) : "Avant d’agir, Néhémie jeûne, prie, intercède pour le peuple […], il examine en silence les lieux détruits. Il n’impose pas de solutions venues d’en haut. Il convoque les familles, confie à chacune un tronçon de mur à reconstruire, écoute les craintes, coordonne les efforts, fait face aux oppositions" (MH, 8). Puissent les responsables des nations faire preuve d’une telle sagesse, en écoutant les craintes, en acceptant les limites et les fragilités de la nature humaine sans les tenir pour une erreur à corriger, en responsabilisant le peuple dans la reconstruction d’une société qui a Dieu pour centre.

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