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Pour un catholicisme transfiguré

Manifestation contre l'euthanasie, à Paris, 28 juin 2026.

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Michel Cool - publié le 04/07/26
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La difficulté des catholiques à se faire entendre dans un débat démocratique comme celui qui a divisé les Français sur la légalisation de l’euthanasie engage à faire le vœu d’un "catholicisme transfiguré", soutient Michel Cool. L’écrivain espère voir ce catholicisme "se désembourber de l'exclusivisme pour se laisser raviver par la lumière".

Le processus législatif sur l’aide à mourir touche à sa fin. Après un nouveau rejet prévisible par le Sénat, la proposition de loi sera sans doute adoptée définitivement par l'Assemblée nationale le 15 juillet prochain. L’article 45 de la Constitution lui accorde le dernier mot en cas de désaccord persistant entre les deux chambres. Point de motif de polémique ici, sauf à remettre en cause la légitimité même de notre régime institutionnel. Une fois votée, cette loi dont sera sûrement saisi le Conseil Constitutionnel par les opposants, scellera une première dans notre histoire républicaine : l’introduction de l’aide active à mourir dans notre droit public. 

Un dialogue de sourds

Cette disposition divise la société française : pour ses partisans, elle est un progrès humaniste répondant à des situations de souffrance extrême. Pour ses opposants, notamment l’épiscopat catholique, elle représente un "basculement anthropologique" incompatible avec la dignité humaine. Le débat a cependant trop souvent tourné au dialogue de sourds, chacun campant sur ses certitudes sans chercher à comprendre l’autre.

À l’issue de cette bataille parlementaire et d’opinion, il aurait pourtant été salutaire qu’il n’y ait ni vainqueurs ni vaincus, mais plutôt la reconnaissance d’une complexité humaine qu’aucune loi, si bien rédigée soit-elle, ne saurait épuiser. La Convention citoyenne d’avril 2023, réunissant 184 Français tirés au sort, avait pourtant montré que le dialogue pouvait aider à approfondir la compréhension de points de vue opposés. Mais le lobbying a emporté la mise sur la recherche d’un compromis. La logique du tout ou rien, tant chez les partisans que chez les adversaires, a empêché tout travail "synodal" — pour reprendre une terminologie ecclésiale promue par le pape François — et n'a pas permis de sortir d’un manichéisme étranger à la vie réelle des gens.

La réalité c'est la complexité

Comme le rappelle le philosophe allemand Peter Sloterdijk, "le réel est toujours gris, et la fonction de l'intellectuel est de refuser le chantage qui consisterait à choisir entre le blanc et le noir — c'est-à-dire la simplification — et de voter pour la complexité. La réalité c'est la complexité..." ; sa couleur, le gris des existences humaines, des dilemmes personnels, des souffrances indicibles qui déchirent les familles et tourmentent les soignants. Ce gris, c’est aussi celui de la démocratie impliquant de l'écoute réciproque, de la discussion et une recherche solidaire de compromis, même imparfaits. L’absence de convergences n’a fait qu’exacerber les positions et creuser une guerre de tranchées contraire à la maïeutique démocratique. À ce jeu, les "radicalités" ont de l’avenir dans nos sociétés minées par l'asociabilité et la confrontation chroniques. "Le radicalisme, ajoute Peter Sloterdijk, est depuis toujours, hélas, le meilleur allié de la bêtise." 

Comment porter une parole prophétique ?

Aussi, dans ce contexte, le catholicisme se trouve-t-il face à un défi majeur : comment porter une parole prophétique sans tomber dans l’intransigeance stérile ? Comment défendre des principes sans nier la complexité du réel ?

Le catholicisme du XXIe siècle se trouve face à un choix : soit il s’arc-boute à un prophétisme intransigeant, au risque de radicaliser ses troupes et de s'exiler dans la société démocratique ; soit il s’adapte...

Le pape Benoît XVI avait énoncé un certain nombre de "principes doctrinaux non négociables" par les catholiques sur le respect et la défense de la vie. Cet intransigeantisme n’est pas sans poser question quand on vit en démocratie. Cette approche semble induire cette expression de l'écrivain Romain Gary devenue proverbiale : "Au-delà de cette limite, votre billet n’est plus valable." Comment peut-on alors vivre harmonieusement dans une société démocratique si l’on part du principe que, sur un certain nombre de sujets, les autres points de vue que les siens ne sont ni acceptables ni même discutables ? Rappelons que c'est sur cette question précise que l’islam est régulièrement soupçonné d’incompatibilité avec la démocratie : la charia, loi divine, n’est-elle pas souvent perçue comme supérieure à la loi civile ? La question posée aux croyants contemporains de la mondialisation des cultures n’est pas celle de renier leurs convictions, mais de savoir comment les articuler avec le bien commun dans une société plurielle.

Une théologie du moindre mal

Dans le passé, l’Église catholique a béni des monarchies absolues, des guerres, des pogromes. Elle a excommunié des savants, des comédiens, des suicidés. Elle a depuis, fort heureusement, fait du chemin ! En conciliant foi et raison, elle s’est évangélisée. Elle apprend à être pèlerine de la Vérité. Pourtant, force est de constater que, depuis un siècle, ses rapports avec la société moderne sont souvent conflictuels : l’Église s’est opposée de front à toute une série de législations légitimant les droits individuels dans la sphère privée et intime : elle s'est portée contre le divorce, contre les méthodes artificielles de contraception, contre l’interruption volontaire de grossesse (IVG), contre la procréation médicalement assistée (PMA), contre l’union des personnes de même sexe, contre l’aide à mourir en cas de grandes souffrances.

Le catholicisme du XXIe siècle se trouve face à un choix : soit il s’arc-boute à un prophétisme intransigeant, au risque de radicaliser ses troupes et de s'exiler dans la société démocratique ; soit il s’adapte — sans se dissoudre pour autant — à la règle du jeu démocratique, et substitue à la doctrine des principes non négociables une théologie du moindre mal, lui permettant, par la voie de la persuasion négociée, de corriger dans un sens humain et humaniste, des législations excédant l’auto-légitimation individuelle. 

Se laisser interroger

Ce choix n’est pas aisé, car il engage l’identité même de l’Église. Le cardinal Carlo-Maria Martini l'invitait déjà, en 2007, à se demander si elle entendait Dieu lui parler à travers les signes des temps : "Le problème est d’être vraiment présent aux situations dans lesquelles on vit, d’être à l’écoute, de laisser résonner les paroles des autres à l’intérieur de soi, de les évaluer à la lumière de l’Évangile." Quels sont les signes des temps aujourd’hui ? Ce sont, par exemple, ces millions de Français — y compris des catholiques — qui demandent des réponses humanitaires à la souffrance extrême de leurs proches. Ce sont aussi des soignants, des aumôniers, des accompagnants en soins palliatifs qui sont confrontés à des dilemmes que la doctrine ne résout pas. La foi est une confiance en Dieu. C'est ce qui autorise le croyant à se poser des questions. Le catholicisme, tout en restant fidèle à son message, a-t-il encore la force de se laisser interroger par le monde contemporain ?

La grâce des rencontres

Faire le vœu d’un catholicisme transfiguré, c’est espérer le voir se désembourber de l'exclusivisme où il s'enferre pour se laisser raviver par la lumière. C’est plaider pour un catholicisme non pas tenté par la lévitation mais guidé par le prophétisme du réel. La mission de l’Église n’est pas de faire campagne. Dans l'Évangile, Jésus n'appelle pas ses disciples à être contre-culturels ou identitaires, mais à être ses apprentis dans la vie. Le rôle de l'Église consiste donc à rendre sensible cette force d’attraction venant du Christ, capable d’attirer et de transformer les cœurs. Le christianisme ne grandira pas par d'efficaces stratégies mais par la grâce des rencontres, des écoutes et des solutions qu'il favorise et qui peuvent métamorphoser des vies humaines. 

L’Église est missionnaire d’âmes, pas de brebis récalcitrantes. Quand par son truchement, des âmes rencontrent le Christ, c’est toute leur existence qui s’illumine. Cette lumière ne s’impose pas : elle se propose, elle se donne, elle se partage. Dans le débat sur la fin de vie, comme dans tous les grands débats de société, le catholicisme a tout à gagner à être une voix qui écoute et propose plutôt qu’une force qui s'écoute et s'oppose, Cette transfiguration passe par la reconnaissance que la vérité ne s’impose pas mais se cherche toujours dans le compagnonnage. C’est peut-être dans ce consentement à l'humilité que réside la transfiguration dont le catholicisme a besoin pour étancher les soifs spirituelles de notre temps.

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