Plusieurs amis autour de moi se servent de ChatGPT sans hésiter pour tenter de sortir d’un conflit professionnel ou familial, et même, pour rédiger leur profil sur des applis de rencontre ! Terry Nguyen (essayiste, critique et poétesse américaine), dans sa newsletter Burn After Reading, souligne avec justesse ce paradoxe moderne : nous déléguons aux machines ce qui fait la valeur même de nos relations — le temps, l’effort, et aussi la vulnérabilité. Les témoignages de ces échanges trop lisses, trop parfaits, et donc terriblement suspects, se multiplient, comme sur le forum Reddit. Où sont passées nos maladresses ? Comme dans le cas de mes amis, l’IA offre continuellement des réponses sans faute, sans risque, sans cette part d’ombre qui, pourtant, donne sa profondeur à toute communication authentique.
De quoi avons-nous peur ? De ne pas être à la hauteur ? De décevoir ? Ou simplement d’exister avec nos propres mots ? Nous craignons nos maladresses, comme si notre humanité était devenue un défaut à corriger. Mais notre voix a le droit d’être imparfaite ! La "magnifique humanité" de Léon XIV, cette célébration de la grandeur de l’homme dans sa fragilité même, nous rappelle justement que la perfection n’est pas notre destination (contrairement à la sainteté). C’est dans l’acceptation de nos limites et de nos erreurs, que nous touchons à une forme de vérité plus haute. L’IA, elle, ne tâtonne ni ne doute jamais. Elle ne risque rien. Et c’est ainsi qu’elle nous trahit.
L’IA va droit au but, et élimine la sérendipité, cette capacité à trouver ce qu’on ne cherchait pas.
Nous croyons optimiser nos relations en gommant leurs aspérités, en effaçant les hésitations, les doutes, les mots qui flanchent alors que c’est justement dans ces failles que réside la magie du lien humain !
Il y a de la tendresse dans l’imperfection assumée, une valeur à l’effort consenti. Quand un ami nous écrit un message bancal mais sincère, quand un amoureux balbutie des mots qui ne sont pas les bons mais qui viennent du cœur, c’est là que naît la confiance. Car il y a aussi, dans nos relations, cette magie des hasards, des malentendus, des quiproquos qui finissent par créer du lien. Un mot mal choisi peut déclencher une discussion inattendue et devenir une blague récurrente. L’IA, elle, va droit au but, et élimine la sérendipité, cette capacité à trouver ce qu’on ne cherchait pas.
Artificielles et sans goût comme des tomates hors-sol qui n’ont pas accès à l’historique de nos relations ni à l’intimité qui nous lie, toutes ces phrases trop propres nous volent le sel de nos échanges. Elles sont certes techniquement irréprochables, mais complètement coupées du terreau dans lequel aurait dû fleurir la réponse. Une réponse vraie au contraire a ses racines dans l’historique de qui nous a marqués et nourris, dans ce qui nous rend uniques l’un pour l’autre.
Préserver l’humanité dans nos relations, c’est donc choisir délibérément de renoncer à la perfection au profit de la maladresse potentielle. C’est préférer l’authenticité plutôt que l’artifice, et assumer le risque au détriment de la sécurité émotionnelle. Et enfin, c’est ne pas capituler devant l’inconfort de l’implication émotionnelle personnelle. Car c’est dans ces zones de haute incertitude que nous pouvons assumer notre vulnérabilité et ce qui nous rend irremplaçables. Qu’il est réconfortant ce paradoxe : nos imperfections sont nos plus précieuses richesses.









