Les États-Unis d’Amérique fêtent ce 4 juillet leur 250e anniversaire. C’est en effet ce jour-là qu’a été signée en 1776 la Déclaration d’Indépendance de treize colonies britanniques contiguës outre-Atlantique. Érigées en États, ces colonies ont par la suite formé une nation fédérale. Celle-ci s’est développée au Sud jusqu’au Golfe du Mexique et vers l’Ouest jusqu’au Pacifique, avec la création de quelque 37 nouveaux États, et est devenue au XXe siècle la plus puissante du monde. On peut faire confiance à ce pays (et d’abord à son actuel président) pour célébrer l’événement avec un faste massif. Ces festivités destinées à éblouir ne devraient cependant pas balayer toute perplexité, car cette histoire n’était nullement évidente au départ. Et la situation présente peut soulever quelques questions.
Un empire pas comme les autres
Il faut d’abord relever qu’un tel phénomène est sans précédent. Cet empire n’a pas été créé par une ethnie particulière et n’a pas de berceau localisable. Son territoire a été peuplé et mis en valeur par des gens d’origines très diverses, surtout venus d’une Europe divisée. Ils ont adopté la langue des États fondateurs pour à la fois s’intégrer et communiquer entre eux. Cette immigration a été constante depuis cinq siècles (malgré des quotas ethniques entre 1921 et 1965), et elle continue (en dépit de restrictions), venant principalement du Sud hispanophone, mais aussi du monde entier, si bien que le pays compte maintenant 350 millions d’habitants.
Contrairement à ce qui est arrivé un peu partout ailleurs, et avec tout le respect dû aux "Indiens" déjà là, cette lente et longue invasion sans chefs, par transports organisés (et non de proche en proche), n’a pas renversé d’empire ni mis fin à une civilisation urbanisée et dominatrice. Le Canada (au Nord), l’Australie et la Nouvelle Zélande (aux antipodes), tous anglophones, sont les seuls autres cas analogues, avec un moindre retentissement international.
Une conquête non militaire
Cette conquête n’a donc pas été essentiellement militaire. Il y a bien sûr eu des guerres, d’abord entre colonisateurs rivaux, puis contre eux pour s’affranchir de leur tutelle, et contre les "Indiens" résistant à la privation de leur mode de vie. Il y a eu aussi une meurtrière guerre civile, dite de Sécession (1861-1865), lorsque, face au Nord qui s’industrialisait, les États du Sud ont voulu quitter l’Union pour préserver leur structure économico-sociale reposant largement sur les services d’esclaves cyniquement importés d’Afrique depuis le XVIIe siècle.
Ces conflits armés n’ont pas empêché les États-Unis d’intervenir hors de leurs frontières à partir du début du XXe siècle, puis de jouer un rôle décisif dans les deux guerres mondiales (bien que chaque fois non sans hésitations ni réticences), et enfin de triompher en 1990 (malgré quelques défaites, notamment au Vietnam en 1955-1975) dans la Guerre froide qui avait suivi contre le bloc communiste, même si cette suprématie est contestée depuis par l’émergence de contre-pouvoirs : islamisme (spécialement iranien ces temps-ci), Chine, Russie, etc.
Désinvolture et idéalisme
Il faut prendre conscience des motivations quelque peu contradictoires qui, depuis le début, ont animé l’expansion de cette nation pas comme les autres. L’Amérique est d’abord une découverte d’explorateurs. Ce qui les stimule est certes la curiosité et le goût de l’aventure. Mais cette soif de connaissances est loin d’être purement désintéressée et se combine à la convoitise de gains palpables : il s’agit d’accéder plus directement aux ressources de l’Orient, puis de tirer profit des terres imprévues rencontrées en chemin. Cette créativité opportuniste, parfois brutale et souvent cupide, mais sans complexe, n’a pas disparu.
Elle est toutefois contrebalancée par un idéal de liberté. Ceux qui cherchaient fortune ont été suivis de rêveurs d’une vie meilleure, qui espéraient échapper à la misère, à des échecs, à des persécutions. Parmi eux, des protestants radicaux, dits puritains, en quête d’indépendance religieuse en un temps où la Réforme n’avait affranchi les communautés locales de l’autorité du pape et du clergé que pour les soumettre aux princes qui créaient des Églises d’État. Les puritains ont donc émigré en Amérique comme les Hébreux vers la Terre promise, en traversant l’Atlantique au lieu du Nil. C’est une autre composante durable de l’identité américaine.
L’alliance du puritanisme et des "Lumières"
Ces petites théocraties sans hiérarchie sacerdotale étaient égalitaires et finalement républicaines — sans prêtres en leur sein pour sacraliser le pouvoir dans les sociétés civiles qu’elles formaient. Les colonies puritaines ont ainsi été peu à peu amenées par leur intransigeance même à accepter la diversité et donc la liberté de conscience, de culte et de structuration politique à l’échelle régionale puis nationale, afin que chacune puisse garder une autonomie. Ce pluralisme empirique (et très britannique) s’est combiné sans peine il y a 250 ans, contre la tyrannie de Londres, avec d’un côté les "Lumières" européennes et sécularisées qui séduisaient les descendants déjà enrichis des premiers aventuriers, et de l’autre un juridisme formel et chicaneur, compensant le refoulement du transcendant dans la sphère du privé.
Cet alliage moins paradoxal qu’il ne paraît explique une laïcité "positive" aux États-Unis et la place qu’y tient sa plus haute instance judiciaire : la Cour suprême. Mais assaisonné du réalisme sans scrupule des pionniers, ce curieux mélange génère une tension constitutive entre le repli égoïste et un expansionnisme quasi messianique, persuadé de porter des "valeurs" universelles, qui autorisent (du moins en théorie) à accueillir quiconque y souscrit. Au fil du temps, cette bipolarité s’est traduite par une alternance d’isolationnisme et d’interventionnisme.
Contrastes
Ce cocktail contrasté a permis de rattraper avant 1900 les avancées de la première révolution techno-industrielle en Europe, puis de jouer un rôle pilote et lucratif dans les suivantes jusqu’à aujourd’hui, y compris dans le domaine culturel. L’Amérique impose son image unique dans le monde avec, en plus de ses beautés naturelles, son aristocratie fondée sur l’argent et les grappes de gratte-ciel des centres-villes, entourés d’interminables banlieues de maisons avec piscine. Mais c’est aussi un pays où le taux officiel de pauvreté atteint 15%, où l’abolition de l’esclavage (1863) n’a pas mis fin aux discriminations raciales et où le droit constitutionnel d’avoir des armes à feu (hérité de la Révolution de 1776) fait plus de 40.000 morts par an.
Le catholicisme a été présent dès le début, puisqu’en Angleterre, les papistes n’étaient pas moins (sinon plus) persécutés que les puritains. Mais ils ont assez vite été mis en minorité dans leur colonie du Maryland, et les immigrés irlandais, italiens et polonais ont été mal vus au XIXe siècle. À présent, six des neuf juges de la Cour suprême sont catholiques, deux présidents (J.F. Kennedy et Joe Biden) l’étaient, le vice-président (J.D. Vance) l’est, et l’Église romaine (qui rassemble un cinquième des Américains) est la "dénomination" chrétienne la plus nombreuse.
"Lumière des nations" ?
Il existe, de fait, certaines convergences entre les universalismes catholique et américain. Or c’est aussi une source de dissentiments, car la foi dans sa plénitude ne se laisse pas si facilement enrôler sous la bannière d’un impérialisme nationaliste (et mercantile). Les États-Unis sont sans doute un cas unique dans l’histoire, mais ils sont encore loin d’en préfigurer l’achèvement. Le quart de millénaire écoulé fournit matière à action de grâce, mais aussi à examen de conscience — pas seulement pour les Américains, et aussi pour tous ceux qui se voient en "lumière des nations" (Is 42, 6 ; 49, 6 ; Lc 2, 32 ; Ac 13, 47).










