Le chiffre dit le drame inextricable dans lequel le pays est englué. Au Mexique, il y a près de 100 homicides par jour à cause des trafics de drogue, soit plus de 35.000 morts par an. C’est autant que la guerre en Syrie. Le Mexique n’est pas en guerre contre un adversaire extérieur, mais il est rongé de l’intérieur par les cartels qui s’attaquent entre eux et par les trafiquants qui sèment la terreur et qui liquident leurs ennemis réels ou supposés. Les morts s’accumulent, dans une stratégie de la terreur qui sème l’effroi. D’autant qu’aucune sortie de crise n’apparaît possible.
Effondrement progressif
Le Mexique a longtemps été un pays de transit de la drogue, entre la Colombie et les États-Unis. Puis il est devenu un lieu de production et d’exportation. La lutte contre la drogue menée dans les Andes a déplacé le problème. En éradiquant les cartels andins, la police américaine a permis, de façon indirecte, l’émergence des cartels mexicains : ceux-ci ont pris la place laissée vacante par le mort des chefs et la décapitation des réseaux. Or, en matière de drogue, le vide est très rapidement comblé. Sur la bordure de l’océan Pacifique, les laboratoires de fabrication de méthamphétamines se sont multipliés. Pour quelques laboratoires démantelés, combien passent sous les radars et poursuivent leur production ?
Selon différents rapports de l’ONU, les cartels mexicains génèrent 11 milliards d’euros de gain par an grâce à la vente de cocaïne. L’argent sert à recruter des petites mains, qui trouvent ainsi du travail dans les régions pauvres, à corrompre des fonctionnaires et des autorités, à acheter des armes, à payer des tueurs. La violence se nourrit de la violence. Pire, elle a besoin de la violence pour exister. Ce n’est pas la pauvreté qui pousse les jeunes gens dans les bras des trafiquants ; ce sont les trafiquants qui génèrent de la pauvreté, en asséchant le marché économique, afin que les jeunes gens n’aient plus que la participation au trafic drogue comme moyen de survie. En imposant le paiement d’impôt de protection aux commerçants et aux chefs d’entreprise, en échange de leur protection, les cartels se nourrissent des autres, éliminent ceux qui ne payent pas et finissent par faire fuir ou par décourager toute activité entrepreneuriale.
L’Église s’engage
L’Église mexicaine s’engage avec force dans la lutte contre ces trafics, en dénonçant les criminels et en tentant de créer des structures pour accueillir la jeunesse. Chaque année, le 26 juin, la journée est dédiée à la lutte contre le trafic de drogue. Le président de la Conférence épiscopale mexicaine, Mgr Ramón Castro Castro, a présenté cette année un projet pastoral afin de mener des actions dans la lutte contre la drogue. Le but est de sortir des incantations pour présenter un véritable projet qui offre des alternatives. En novembre 2024, la Conférence mexicaine a ainsi créé le Núcleo por la Paz, "noyau pour la paix", qui regroupe des congrégations religieuses, les évêchés, de nombreux prêtres et des laïcs engagés. Cela a abouti notamment à l’organisation du Congrès national pour la paix, à Puebla, qui a réuni les acteurs de la société civile, de l'Église et du monde politique.
Proposer une alternative à la violence est déjà une victoire face à des cartels qui veulent donner l’impression d’une toute-puissance et d’une impunité totale.
Si l’initiative émane des évêques et des chrétiens, il s’agit bien de sortir du monde catholique pour engager les autres acteurs sociaux du pays. Ce qui est aussi une façon de démontrer l’engagement social de l’Église dans un pays où l’histoire est marquée par un anticatholicisme très violent. À la suite du Congrès, les évêques ont présenté un « Agenda national pour la paix », une feuille de route à la fois pastorale et politique, pour accompagner les personnes fragiles, mais aussi pour proposer des solutions concrètes. Puis, lors des dernières élections, ils ont fait adopter un "Accord pour la paix", signé par la présidente du Mexique, des gouverneurs, des maires. Un accord d’autant plus important que les institutions mexicaines, police, justice, administrations, sont très largement infectées par les cartels.
Présenter une alternative
La journée du 26 juin a été l’occasion de renforcer cet engagement social pour enrayer la violence. Un vœu pieux ? Il est vrai que depuis dix ans, la situation ne cesse d’empirer et que, face aux armes, à la violence, à la corruption, l’Église se retrouve très démunie. Mais le but de ce "noyau pour la paix" est aussi de présenter une alternative, de démontrer que d’autres chemins sont possibles. Fragiles et tenus, il est vrai, mais qui malgré tout existent. Or, proposer une alternative à la violence est déjà une victoire face à des cartels qui veulent donner l’impression d’une toute-puissance et d’une impunité totale. Le noyau pour la paix développé au Mexique est une démonstration d’une guerre juste en acte, menée contre ceux qui portent les armes contre la jeunesse et la population mexicaine.









