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Une victime de la maltraitance du français, l’hypersensible linguistique

L’hypersensible linguistique est celui qui souffre de la langue comme on souffre de l’injustice, même quand il n’est aucunement visé.

L’hypersensible linguistique est celui qui souffre de la langue comme on souffre de l’injustice, même quand il n’est aucunement visé.

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Henri Quantin - publié le 01/07/26
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Face à l’emprise du langage collectif qui maltraite le français, l’hypersensible linguistique se sent seul et incompris, compatit l’écrivain Henri Quantin. Mais s’il souffre des incorrections, ce sont les tics de langage imposés qui le font souffrir atrocement. 

Merveille des merveilles d’un monde du triomphe des "sciences médico-sociales" (SMS, dans l’Éducation nationale), on sait désormais nommer presque toutes les formes possibles d’incapacités à vivre en société ou à réussir à l’école (phobie scolaire, sociopathie, autisme, dysorthographie, dyspraxie…). Au seuil des vacances estivales, moment souvent associé à de fortes "interactions sociales, familiales et amicales", plaidons pour une catégorie qui ne reçoit pas l’attention médiatique et médicale qu’elle mérite : les hypersensibles linguistiques. Qui sont-elles, ces victimes non homologuées d’un trauma non catalogué ?

Ne pas confondre

Commençons par préciser que l’hypersensible linguistique ne doit pas être confondu avec le puriste orthographique, même si les deux tendances peuvent cohabiter. Car le puriste orthographique, s’il sait se retenir de renvoyer à ses amis leurs lettres corrigées en rouge, passe relativement bien en société : qu’il amuse ou qu’il agace, il est souvent jugé divertissant. Il a généralement pris lui-même l’habitude de mettre en scène son indignation devant les panneaux qui proposent des "gauffres", voire des "plats a emporté". En cas de vacances familiales, il a même des chances d’être approuvé par ceux qui se désolent de l’effet des portables sur la jeunesse, tout en se précipitant sur le leur au moindre prétexte.

On ne confondra pas non plus l’hypersensible linguistique avec le susceptible, dont l’attention se limite aux mots qui lui sont adressés. Narcisse qu’un rien blesse, il perçoit les compliments eux-mêmes comme des critiques dissimulées. Si on lui dit que son gâteau est très réussi, il soupçonne que c’est une manière polie de dire que le reste du repas était raté.

La langue maltraitée

L’hypersensible linguistique ne doit pas même être assimilé à son cousin proche, l’allergique au mensonge social, qui souffre à la fois qu’on lui mente et qu’on puisse le croire dupe d’une formule déjà servie à mille autres personnes. Est-ce un ami, celui qui vous affirme qu’il n’a "pas pu" ou "pas eu le temps" de vous envoyer un message de huit signes, qui aurait mis fin à l’attente d’une réponse urgente ? Quel rapport à la vérité et donc aux autres peut avoir celle qui vous jure qu’"elle pensait que son mari avait répondu au faire-part" - événement en réalité si improbable qu’il mériterait d’être examiné au bureau des miracles à Lourdes.

"Ses oreilles sifflent d’ailleurs plus quand le langage est mal traité que quand on médit de lui, chose qui lui semble nettement plus légitime."

Non, l’hypersensible linguistique est celui qui souffre de la langue comme on souffre de l’injustice, même quand il n’est aucunement visé. Ses oreilles sifflent d’ailleurs plus quand le langage est mal traité que quand on médit de lui, chose qui lui semble nettement plus légitime. Il souffre, bien sûr, des fautes objectives, qui vont jusqu’à tuer sa gratitude dans l’œuf, chaque fois qu’il entend "je t’ai amené une bouteille", "je me rappelle de ta gentillesse", "ça me permet de pouvoir t’aider". Ces incorrections lui paraissent toutefois secondaires. Contrairement au personnage joué par Vincent Macaigne dans Le Sens de la fête, l’hypersensible ne juge pas nécessaire de reprendre doctement son beau-frère qui dit "au jour d’aujourd’hui" et "à partir de dorénavant". De fait, l’hypersensible linguistique n’ignore pas que nul ne maîtrise parfaitement sa langue et il croit même que c’est cela qui en fait la beauté. Il sait que tout correcteur peut devenir arroseur arrosé.

"Pas de souci"

C’est pourquoi ses plus grandes douleurs ne portent pas sur les offenses faites à la grammaire (quelle grand-mère ?, lui demanderait la Martine des Femmes savantes), mais sur l’emprise qu’exerce le langage collectif sur la parole de chacun. Ne lui souhaitez surtout pas une "belle journée", car il se dira au même instant qu’elle commence mal. Il préférerait que son fils soit chômeur plutôt qu’il ne lui dise qu’il "s’éclate au boulot" ou qu’il "a changé de job". L’emprise linguistique fonctionne comme l’emprise technologique : vous baignez dedans, vous la subissez inconsciemment et vous contribuez finalement à la développer sans même vous en rendre compte, comme le montrèrent si bien Rabelais avec "les mots gelés" et Flaubert avec les "idées reçues". 

"L’hypersensible ressent une douleur aiguë quand son curé dit "n’hésitez pas à vous approcher" à des paroissiens qui avaient choisi de rester au fond sans la moindre hésitation." 

Face au langage collectif, l’hypersensible se sent seul et incompris, ce qui est inévitable quand vous ne dîtes ni "OK ça marche", ni "pas de souci" (il faudrait un jour faire la liste de ce qui est devenu susceptible de causer un "souci"). L’hypersensible ressent une douleur aiguë quand son curé dit "n’hésitez pas à vous approcher" à des paroissiens qui avaient choisi de rester au fond sans la moindre hésitation. 

Un problème de santé publique

L’hypersensible perçoit la généralisation des abréviations comme une amputation de son propre corps, non seulement parce que le langage collectif coupe les mots comme d’autres coupent des têtes, mais parce que dire "les ados", "se faire un resto" ou "prendre l’apéro" implique l’adhésion tacite à un rapport au monde, voire l’acceptation d’une complicité supposée. Ajoutez "catho" à votre "apéro" et l’hypersensible n’aura plus qu’à choisir entre vomir en cachette son kir et changer de religion, en priant Allah pour que nul ne lui disent "bienvenue chez les musu".

Bref, à moins d’un an de la présidentielle, il est temps qu’un candidat "prenne à bras le corps" ce problème de santé publique et le propose comme "grande cause du quinquennat". Tant pis si son "plafond de verre" se situe sous "la barre des un pourcent", il pourra au moins se targuer d’avoir sorti de "l’invisibilisation" une nouvelle minorité.

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