Les Français n’ont pas attendu le scandale de l’affaire Lyhanna pour perdre confiance dans l’institution judiciaire. Depuis un demi-siècle, chaque génération a reçu comme une gifle un contre-témoignage : l’affaire de Bruay-en-Artois a vu un juge de gauche accuser de meurtre des innocents parce qu’ils étaient de droite. L’affaire Villemin a montré un magistrat instructeur sombrant dans un arbitraire triomphant, sous la protection d’une corporation judiciaire d’abord soucieuse de sauver les apparences. Puis l’affaire Outreau a vu un jeune juge détruire impunément des innocents sans que sa carrière en souffre. Puis le scandale du Mur des cons épingla le général Philippe Schmitt, coupable d’avoir osé reprocher à la justice son laxisme après l’assassinat de sa fille. Puis l’affaire Elias montra les insultes subies par une mère dont le fils venait d’être assassiné à coups de machette…
L’entre-soi a marqué un nouveau point
À chaque fois, l’institution judiciaire est sortie renforcée de ses propres défaillances. Les juges fautifs étaient certes fort peu nombreux, mais ils sont devenus les porte-parole de l’institution. Ils ont réussi ce tour de force de se faire passer pour des victimes. Victimes des restrictions budgétaires, victimes des populistes, victimes des policiers et des gendarmes, victimes des journalistes. Tout le monde était coupable sauf eux. Normal : les juges, c’étaient eux. Signe parmi d’autres, le Conseil supérieur de la magistrature a vu sa présidence confiée à un magistrat en 2008 : en plein moment de doute, l’entre-soi a marqué un nouveau point. On parle maintenant de rattacher la direction des service judiciaires à ce Conseil : quel progrès ce serait ! Comment fonder la justice sur le corporatisme et assoir l’indépendance sur l’irresponsabilité ? C’est ainsi que la justice a rejoint la classe politique dans un universel discrédit.
Des responsables qui ne diront rien
Avec le viol et l’assassinat de Lyhanna, la faillite judiciaire est en effet devenue un sujet politique. Cette faillite appelait une réponse politique : si une démission s’imposait, c’était celle du garde des Sceaux. Mais nos politiques ne démissionnent pas volontiers. Plutôt que de mette en cause le système dont il devait répondre, le ministre a cherché des défaillances individuelles — on en trouve toujours. Il a commandé une enquête administrative qui a débouché sur la publication d’un "pré-rapport" qui, comme son titre le suggère, appelle un complément. Cette précaution de langage n’est pas anodine : elle indique, et le texte des enquêteurs le confirme, qu’il faudra disposer d’un véritable rapport, contradictoire et documenté, pour avoir une idée précise des responsabilités.
Mais le ministre était pressé : il a immédiatement annoncé, sans respecter la procédure disciplinaire, une sanction contre un substitut du parquet d’Auch. Pour faire bonne mesure, le garde des Sceaux a obtenu de son collègue ministre de l’Intérieur la mutation d’offices de deux cadres de la gendarmerie que le "pré-rapport" ne charge pas plus lourdement que d’autres et qui semblent avoir été choisis au hasard. Tout se passe comme s’il était impossible de rappeler à l’ordre un magistrat sans punir aussitôt deux gendarmes. Un magistrat est en faute ? Frappons deux militaires ! Ils ne diront rien. Ils n’afficheront pas un mur des cons. Ils ne manifesteront pas. On veut nous faire croire qu’ainsi l’affaire sera réglée. On veut nous faire croire qu’une injustice administrative peux éteindre un scandale politique.
Tout se dérègle
Cette précipitation approximative n’augure rien de bon, car les Français ne demandent pas des sanctions individuelles mais une remise à plat de la machine judiciaire. Ils veulent des politiques courageux et des juges vertueux. On leur offre des juges frondeurs et des politiques lâches. Ils savent que l’indépendance n’est pas l’impunité. Le triste scandale d’une petite fille assassinée n’est, hélas, que la version pénale d’un naufrage national. "Au fond, peu importe ce que la France a été. Ce qu’elle est, voilà ce qui nous tenaille" écrivait Bernanos en juillet 1939, quelques jours avant que la faillite morale qu’il dénonçait se traduise en désastre historique. La faillite morale est là : tout se dérègle en France.
Le scandale du mal
À l’heure où les juges mettent le corporatisme au-dessus de la justice et les politiques la survie individuelle au-dessus de l’intérêt commun, le Parlement s’apprête à obliger les soignants à donner la mort. Le Prince de ce monde triomphe partout. Comment, avec Lyhanna, ne pas songer à la petite fille de douze ans violée et assassinée dont parlait François Mauriac ?
"Alain, toi qui as lu tous les livres, toi qui sais tout ce qu’on a pu écrire sur le mal que Dieu permet, quand il s’agit d’un enfant, d’une petite fille, pourquoi, avant de la tuer, avoir livré sa chair et son âme à une brute aveugle ? Quel est le sens de cette épreuve-là que tous les jours des enfants subissent ? Et encore ne connaissons-nous que ce que la presse rapporte. Mais chaque jour, dans le monde entier…
— Il n’y a pas d’autre réponse que ce corps nu, car il était nu, couvert de crachats, cloué à une potence et dont les intellectuels se moquaient, et qui était le corps du Seigneur. La réponse, la petite fille la serre à jamais contre son cœur."
Face au scandale intolérable du mal, la politique nous abandonne. Il nous reste pour survivre la communion avec le corps du Christ déshonoré sur une croix. Mais il nous reste aussi l’honneur et la volonté. Ce n’est pas le moment de capituler.










