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Gaudi, le contemplatif obéissant de la Création

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Jean-François Thomas, sj - publié le 01/07/26
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Après la bénédiction de la flèche centrale de la Sagrada Familia par le pape Léon XIV, les regards du monde entier se sont portés sur le concepteur de la plus haute église du monde, le vénérable Antoni Gaudi, retourné à Dieu il y a cent ans. Cet architecte génial concevait son travail comme une relation intime avec le geste créateur de Dieu, antidote aux dérives de l’homme ne respectant plus l’équilibre naturel.

Alors qu’Antoni Gaudi avait déjà commencé à faire sortir de terre la Sagrada Familia, éclata à Barcelone et en Catalogne ce qui fut nommé la "Semaine tragique", entre le 26 juillet et le 2 août 1909. Retiré dans sa maison du parc Güell, il dominait la ville et fut donc le témoin des incendies qui détruisirent des dizaines d’églises et de couvents. Cette révolte socialiste et anarchiste, dans le cadre de la guerre hispano-marocaine, fut durement réprimée et annonçait, après tant de guerres civiles en Espagne au XIXe siècle, la guerre fratricide de 1936. Gaudi en fut irrémédiablement marqué, méditant sur le sort des peuples et des royaumes et dressant un parallèle entre la Constantinople de Théodose, brûlée lors d’une émeute populaire et la Barcelone de son époque. Sainte-Sophie n’avait pas échappé aux flammes et c’est ainsi que l’empereur décida de sa reconstruction avec, cette fois, un plafond incombustible. 

Une œuvre d’expiation

Ainsi Gaudi décida-t-il que ce nouveau temple de la Sagrada Familia serait une œuvre d’expiation au sens où il devrait être réalisé uniquement par le sacrifice qui, selon lui, est nécessaire au succès des œuvres. Cette certitude que le sacrifice est incontournable dans toute vie est vraiment au cœur des réalisations de Gaudi. Il dira que "la vie est amour et l’amour est sacrifice" (Paroles et Écrits). Attaché à sa Catalogne natale, il relia toujours le sacrifice de chacun à celui de tout un peuple et il considéra l’œuvre d’un architecte comme une véritable vocation au service de tous comme lien entre Dieu et les hommes :

Le Temple de la Sagrada Familia est l’œuvre du peuple et la manière d’être de celui-ci s’y reflète comme dans un miroir. C’est une œuvre qui repose entre les mains de Dieu et la volonté du peuple. L’architecte, vivant au sein de son peuple, s’adresse à Dieu et accomplit sa tâche. C’est la Providence qui dirige l’œuvre selon ses desseins. (ibid.)

L’architecte est comme le prolongement du geste créateur de Dieu, mais dans une complète obéissance. Tellement façonné, dès son plus jeune âge, par la contemplation de la nature comme création divine, il se pliera, y compris dans ses techniques de construction innovantes, à cette réalité afin d’en glorifier la splendeur. Et s’il insista tant sur la nécessité du sacrifice dans tous les aspects de l’existence, c’est poussé par la conviction que la charité sans sacrifice — par exemple dans une simple aumône —, n’est pas la vraie charité, mais le plus souvent simple vanité ou contentement de soi. 

Le temple de l’unité d’un peuple

De même, il fut indifférent à la longueur de la durée exigée par la construction de son immense église. Il donne l’exemple de la cathédrale de Cologne terminée au XIXe siècle, ou bien celui de la basilique Saint-Pierre du Vatican qui connut sept architectes et ne fut, jusqu’à aujourd’hui, jamais achevée selon le plan initial. Il a cette jolie formule que "l’œuvre de la Sagrada Familia grandit lentement parce que le Patron de cette Œuvre n’est pas pressé" (ibid.). Il savait qu’il ne terminerait jamais ce projet grandiose et il ne regrettait pas le fait que d’autres prendraient le relais et y apporteraient leur propre touche. Là encore, prenant l’exemple concret de la cathédrale de Tarragone, église primatiale des Espagnes, il loue la diversité des œuvres réalisées par tant d’artistes au cours des siècles, à la condition de tout soit digne de la beauté de l’ensemble et au service du sacré.

Gaudi s’appliqua aussi à concevoir cette construction sans fin comme un signe d’unité au sein d’une ville si souvent en proie à des violences ravageuses — d’ailleurs, heureusement, sa mort lui évitera d’assister à l’incendie de son immense atelier en 1936. Il écrit :

Un temple est la seule œuvre digne de représenter le sentiment d’un peuple puisque la religion est le sentiment le plus élevé de l’homme. […] Celui-ci sera le Temple de la Catalogne actuelle. Je me souviens que quelqu’un m’a dit une fois que la Catalogne, historiquement, n’avait pas fait grand-chose et je lui ai répondu que si cela était vrai, ce serait une raison suffisante pour nous faire réaliser quelque chose de grand et que nous devions nous y atteler. (ibid.)

Retourner à l’origine

Il réussit à relever ce défi car, sans aucun doute, aujourd’hui, le monument le plus célèbre d’Espagne est cette Sainte-Famille, plantée, comme il l’avait soigneusement noté, au centre de la ville et de la plaine de Barcelone, à même distance de la mer que de la montagne. Et, par l’humilité qui caractérisait son âme, il ne voulut pas que la plus haute tour de son temple, celle consacrée au Christ — la plus haute de tous les édifices catholiques dans le monde — dépassât en hauteur la colline voisine de Barcelone, ceci afin de plier le genou devant la Création de Dieu, cette nature partout présente dans les nefs de l’église suggérant la forêt, composées de feuilles où s’agrippent des oiseaux, portées par des piliers en forme de palmiers, arbre de la gloire, du sacrifice et du martyre. 

Cette relation intime avec le geste créateur de Dieu est pour Gaudi un antidote aux dérives de l’homme ne respectant plus l’équilibre naturel. Il est très critique, par exemple, de la tyrannie qui guide désormais le travail, notamment celui de l’ouvrier, soumis à sa machine, "plus esclave que l’esclave romain ou grec (qui l’était plus que le romain) ou l’égyptien (qui l’était plus que le grec). Il est nécessaire de revenir sans cesse à la Création pour réaliser quelque chose de sa propre loi mais en accord avec la loi de cette Création, ceci pour s’assurer que ce qui est ainsi construit sera consistant, tiendra dans le temps :

La Création continue et le Créateur se sert de ses créatures. Ceux qui cherchent à comprendre les lois de la nature pour s’en inspirer afin de créer de nouvelles œuvres collaborent avec le Créateur. Les plagiaires, eux, ne collaborent pas avec lui. L’originalité consiste à retourner à l’origine. (ibid.)

La main de la Création

Il y a du saint François d’Assise en Gaudi architecte. Il fut d’ailleurs surnommé le "moine architecte", lui qui avait l’habitude de dire que "l’artiste doit être un moine, pas un frère" (ibid.). Ennemi de toute vanité personnelle, il conçoit l’artiste comme celui qui est exigeant dans son désir d’être l’auteur d’une parcelle de gloire, mais une gloire véritable :

La Gloire est la lumière qui dispense la joie, allégresse de l’esprit. Léonard de Vinci pleura en terminant la Cène parce qu’il ne réussit pas, comme il le voulait, le Christ en gloire. Raphaël ne pleura pas mais, une fois achevée la Transfiguration, il était désespéré car il n’avait pas réussi non plus le Jésus qu’il voulait. (ibid.)

Habitué de l’observation dès l’enfance, il ne lâchera jamais la main de cette Création inspirante :

Entouré de fleurs, de vignes et d’oliviers, stimulé par le caquètement de la volaille, le pépiement des oiseaux, le bourdonnement des insectes, avec la vue des montagnes de Prades au lointain, j’ai saisi les plus pures et les plus délicieuses images de la Nature, cette Nature qui, toujours, est ma Maîtresse. (ibid.)

La vertu du juste équilibre

La Méditerranée fut la terre de cette élection, bassin auquel il applique la vertu du juste équilibre, puisque la vertu se tient dans le juste milieu et que Méditerranée signifie "milieu de la terre". Les rives de cette mer sont baignées d’une lumière mesurée, équilibrée, "ni trop, ni trop peu, car les deux extrêmes aveuglent et les aveugles ne voient pas ; en Méditerranée s’impose la vision concrète des choses sur laquelle repose l’art authentique. Notre force plastique réside dans l’équilibre entre le sentiment et la logique" (ibid.). Né sur cette terre d’élection, Gaudi apprit à en déchiffrer tous les signes, et ceci à la lumière de sa foi :

Le grand livre, toujours ouvert et qu’il faut s’efforcer de lire, est celui de la Nature, les autres livres dérivent de lui et contiennent les erreurs et les interprétations humaines. Il y a deux révélations : l’une doctrinaire, celle de la Morale et de la Religion, l’autre, guidée par les faits, celle du grand livre de la Nature. (ibid.)

Tout arbre fut son maître, comme il aime à le rappeler, non point par attraction panthéiste, mais comme humble reconnaissance de la transcendance et de la gloire de Dieu en ses œuvres. Un tel effacement pour honorer la splendeur est rare chez les artistes, et chez tous les hommes bien sûr. Gaudi, l’architecte mendiant, éblouit par ses réalisations, mais plus encore par ce qui inspira toute son existence : l’humilité au service de la grandeur.

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