Pourquoi les nouvelles consécrations épiscopales annoncées par la Fraternité Saint-Pie-X pour le 1er juillet 2026 posent-elle problème ? Quel sera le statut des personnes concernées ? Et que devient la situation des prêtres et des fidèles liés à ce mouvement traditionaliste ? Alors que la FSSPX n’a pas de statut canonique officiel depuis la rupture de 1988, I.MEDIA décrypte les enjeux de ces ordinations, à partir des règles du droit de l’Église et de l'expertise du canoniste Pierre Chaffard-Luçon.
I.MEDIA : Pourquoi ces consécrations font-elles polémique ?
Pierre Chaffard-Luçon : Dans l’Église catholique, toute consécration épiscopale doit obtenir un mandat du pape. Le choix d’un nouvel évêque suit une procédure rigoureuse que portent le nonce – ambassadeur du pape – et le dicastère pour les Évêques. Ils présentent trois candidats au pontife, qui procède ensuite au choix définitif et peut également choisir un évêque ne faisant pas partie de cette 'terna'. Procéder à des consécrations sans mandat pontifical en bonne et due forme revient à commettre une infraction selon les règles du droit ecclésial en vigueur (canon 1013).
Vrais évêques ou faux évêques : quel sera le statut de ces consécrations ?
Il y a une différence entre la validité et la licéité de la consécration. La célébration du 1er juillet aura une "validité", selon les règles du droit canon : le rite sera effectué par un évêque "consécrateur". Mais leur consécration sera illicite car réalisée sans mandat pontifical. Pour l'Église, les nouveaux ordonnés seront pleinement et véritablement évêques, mais ils seront d’une certaine manière "hors-la-loi".
Qu’est-ce qu’un "schisme" ?
En posant un acte de désobéissance délibérée au pouvoir du pontife, les personnes impliquées se retrouvent dans une situation schismatique. Le schisme est défini comme un refus de soumission au pontife romain ou de communion avec les membres de l'Église (canon 751). Il s’agit d’une question de discipline, à ne pas confondre avec l’hérésie qui est l’obstination dans l’erreur doctrinale ou avec l’apostasie qui est un reniement de la religion. Ces trois délits entraînent l’excommunication.
L’excommunication, c’est quoi exactement ?
L’excommunication – rupture de communion avec l’Église – représente la sanction qui découle de l’acte schismatique. Dans le cas où la FSSPX met en œuvre son dessein de consécrations de quatre évêques, elle sera "latae sententiae" : elle est automatique, inhérente à la gravité de l’acte et à la publicité qui lui est donnée. Rome pourra constater publiquement une situation déjà établie comme ce fut le cas en 1988 dans la lettre apostolique Ecclesia Dei.
Cet acte a aussi une dimension institutionnelle : c’est la FSSPX en tant qu'institution qui procède à cette consécration.
L’excommunication est une peine dite "médicinale", elle a pour but d’amener la personne à prendre conscience de sa faute et régulariser sa situation, à la différence des peines "expiatoires". Dans d’autres cas, le droit canonique prévoit que l’excommunication peut aussi être "ferandae sententiae" : elle est alors proclamée à l’issue d’un procès judicaire.
L'excommunication envoie-t-elle en enfer ?
Non. Dans la théologie de l’Église, la rupture de la communion engendre des conséquences pour la vie terrestre : les personnes "excommuniées" ne peuvent plus bénéficier des sacrements. En revanche l’Église ne se prononce pas sur le salut de la personne sanctionnée, qui revient à Dieu seul.
Qui sera sous le coup de l’excommunication le 1er juillet ?
Les évêques qui confèrent la consécration et ceux qui la reçoivent seront excommuniés personnellement par le fait même de la commission du délit. Mais cet acte a aussi une dimension institutionnelle : c’est la FSSPX en tant qu'institution qui procède à cette consécration. C'est son supérieur le père Davide Pagliarani qui a fait l’annonce et a déclaré poursuivre ce projet sans mandat pontifical. De ce fait, toutes les personnes inscrites au sein de l’organisme – clercs, religieux – et les laïcs qui adhèrent à ce geste, se retrouvent aussi en situation schismatique aux yeux de l’Église et encourent potentiellement l’excommunication. À noter que lors des premières consécrations illégales en 1988, présidées par Mgr Marcel Lefebvre, Rome n’avait déclaré l’excommunication que pour les évêques célébrants et consacrés, non pas pour la totalité des membres de la FSSPX.
Quelles seraient les démarches à faire pour qu'ils retournent dans la communion de l'Église ?
La levée de l'excommunication est personnelle. C’est une décision de Rome au terme d’un parcours de repentance. Mais elle peut aussi être une initiative du pontife pour encourager un chemin de dialogue. En 2009, Benoît XVI avait ainsi fait lever les excommunications de 1988 par décret, expliquant poser "un geste discret de miséricorde" afin d’inviter "encore une fois les quatre évêques au retour" dans le giron de l’Église. Il existe une "admission à la pleine communion", qui consiste en une liturgie, comportant notamment le Credo à réciter devant une représentation de la communauté catholique.
Quel est le statut actuel des prêtres lefebvristes ?
Ils sont prêtres de façon "valide", mais ils sont "suspendus". Suite à leur ordination par des évêques illégitimes, en conflit avec Rome, ils sont sous le coup d’une "suspension ad divinis" qui a pour effet une interdiction de pratiquer les sacrements. Ils peuvent en revanche les recevoir, à la différence de celui qui est excommunié.
L’ordination d’un prêtre de la FSSPX est illégitime mais reste "valide". Les sacrements qu’il célèbre ont le même statut, ils sont illicites mais valides. Pour l’Église, la "grâce de Dieu" présente dans ces sacrements continue à être donnée.
Les sacrements qu’ils célèbrent sont-ils "valides" ?
L’ordination d’un prêtre de la FSSPX est illégitime mais reste "valide". Les sacrements qu’il célèbre ont le même statut, ils sont illicites mais valides. Pour l’Église, la "grâce de Dieu" présente dans ces sacrements continue à être donnée. En 2015, le pape François avait d’ailleurs permis aux prêtres lefebvristes de donner légitimement le sacrement de la confession, dans le cadre de l’Année de la Miséricorde – une disposition qu’il avait ensuite prolongée indéfiniment. Par ailleurs, en mars 2017, le pontife argentin avait également concédé aux prêtres lefebvristes la faculté de de célébrer des mariages catholiques licites, au cas par cas, sur autorisation de l'évêque local. Il n’est pas certain que ces dispositifs perdurent si les consécrations épiscopales annoncées ont lieu.
Et pour les évêques excommuniés ou tout prêtre suspendu, existe-t-il des exceptions où les sacrements qu’ils célèbrent sont valides et licites ?
Le droit de l’Église prévoit le cas du fidèle qui serait "à l’article de la mort" – in articulo mortis – et voudrait bénéficier d’un sacrement en urgence. À ce moment-là, tout prêtre ou évêque même sous le coup d’une interdiction retrouve la capacité de confesser de manière totalement valide et licite, pour le bien de la personne à l’agonie. Il ne s’agit pas d’une faveur faite au prêtre excommunié mais de donner la priorité à l'âme du fidèle et à son salut.








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