La loi a été votée par l’Assemblée nationale le 30 juin en séance solennelle. Son adoption n’est plus qu’une promenade sur un sentier balisé, dans la torpeur estivale. Un rejet par le Sénat, puis une dernière lecture formelle pour laquelle l’Assemblée campera sur sa position. Un Conseil constitutionnel probablement saisi pendant l’été, avec son mois pour se prononcer, certainement de manière prudente puisque cette institution n’oublie pas qu’elle n’est pas une troisième assemblée parlementaire. Quelques semaines avant la visite de Léon XIV, la France qui aime encore parfois par nostalgie se parer du titre de fille aînée de l’Église le temps d’une visite au Vatican, va se classer dans le peloton de tête de ces nations qui, tête baissée, se précipitent dans l’infernale spirale de la mort choisie, mais surtout de la mort imposée, contre les lois de la nature, contre les lois de la conscience, contre la civilisation à laquelle nous appartenions jusqu’à présent.
La jouissance optimisée de la liberté individuelle
Jamais sans doute l’écart n’a été aussi puissant entre la prétendue volonté générale et la conscience commune, celle qui s’est nourrie depuis des siècles du devoir de fraternité et d’assistance. Les tenants de l’omnipotence du Parlement nous expliqueront que les arguments philosophiques ou moraux de leurs adversaires ne tiennent pas, que la transcendance est inacceptable, que la loi naturelle est une vue de l’esprit, que la conscience n’est qu’une retraite privée, une sorte de thébaïde dont la loi peut battre en brèche des retranchements, que chacun est libre en France et que la loi doit accompagner l’individu dans la jouissance optimisée de cette liberté individuelle. Les tenants de la légalité nous dicteront doctement que, une fois adoptée, la loi ne se prête plus à contestation dans son application, ni dans ses principes — de sorte que rapidement la critique de l’euthanasie et du suicide assisté sera recouverte d’un même opprobre que celle qui enveloppe la contestation de l’interruption volontaire de grossesse.
Les effets pathogènes
Il n’est pas temps de spéculer sur des évolutions possibles du texte d’une part, de son interprétation littérale d’autre part. Nous savons qu’elle viendra sans doute, et beaucoup des promoteurs du texte ne font pas mystère d’aller plus loin, d’étendre le suicide assisté aux enfants, contre la volonté des parents, pour ne citer que quelques exemples. Il n’est pas temps, encore, de faire des comptes, et de démontrer à quel point cette révolution dans notre système de valeurs produira de gains et d’économies. Les partisans de la loi partent du principe que, innocemment, la pratique va s’installer comme le PaCS puis le mariage pour tous, et que les rétrogrades vont s’acclimater à une nouvelle réalité sociétale permise par le droit positif, une "avancée" qui conditionnerait notre discernement au travers d’une lecture plus bienveillante de ce que l’on considérait jadis comme une transgression d’un interdit. Inutile d’aller aussi loin pour diagnostiquer les effets pathogènes à terme.
Familles, soignants, agents publics…
Les seringues ne font pas saigner. Mais cette loi éclabousse. D’abord les familles. Ensuite toutes sortes d’acteurs en dehors du cadre familial. La concerne directement des dizaines de milliers de soignants et de personnels du système de soins. Ils sont massivement contre. C’est connu. Pourtant ils ne sont pas les seuls.
Dans la fonction publique de l’État, un grand nombre d’agents seront concernés.
Dans la fonction publique de l’État, un grand nombre d’agents seront concernés. Laissons de côté les médecins militaires qui, en campagne, seront confrontés à des demandes de soldats blessés au pronostic engagé, et qui devront donner la mort dans leurs rangs, contre toute l’éthique des armées. Il y aura avec certitude ceux qui, à la Chancellerie, à la Direction des hôpitaux, à l’Agence du Médicament, à la Direction de la sécurité sociale, à la Direction du Budget, à l’INSEE, au sein des corps d’inspection et de contrôle, dans les tribunaux administratifs et judiciaires, la force publique, auront indirectement à préparer les conditions de mise en œuvre de la loi, à produire les circulaires, puis à en recenser statistiquement les effets, à en réguler l’économie d’ensemble, à en régler les détails particuliers, à trancher les litiges nés de son application, à assurer l’ordre public autour de la mise en œuvre pacifique de la loi.
Déjà quelques dizaines de milliers d’individus concernés, ouvertement ou insidieusement. Dans la famille des agents de la fonction publique territoriale, les officiers d’état civil et leurs collaborateurs seront les auteurs des actes de décès. Parmi les titulaires de professions réglementées, les pharmaciens qui feront les préparations létales, les notaires, les avocats qui suivront les contentieux mortifères issus de la loi, seront éclaboussés. Sans même parler les bénévoles qui œuvrent dans le système de soin, notamment dans les établissements de soins palliatifs. Encore quelques dizaines de milliers de professionnels.
Complices passifs de la mort administrée
L’application de la loi votée le 30 juin mobilisera des dizaines de milliers de Français, coopérateurs ou témoins forcés du déploiement de la loi. Ces Français, souvent des collaborateurs du service public, se sont engagés professionnellement par vocation, parce que leurs employeurs (l’État dans ses multiples ramifications, l’hôpital, l’établissement de soins, la commune…), étaient à l’évidence conformes à leur éthique personnelle, à leur vision de structures vouées à la protection de leurs concitoyens, à l’entraide, à la cohésion de la société. Les voilà, dans leur vie professionnelle, happés, embrigadés, par une loi qui révolte la conscience. On parle sans cesse de "sens" attendu dans la vie professionnelle. Mais l’État, initiateur ou coauteur de cette loi — bien que le gouvernement s’en défende —, prive de sens l’engagement des fonctionnaires qui l’ont choisi. Comment demander à des sapeurs-pompiers ou des urgentistes en hôpital de sauver des suicidaires, si l’État juge légitime le suicide ? Les certitudes s’envolent, les raisons d’être s’épuisent.
Personne ne s’intéresse encore au trouble provoqué dans la fonction publique par le grand déraillement institutionnel que trahit l’adoption de cette loi, qui précède et prépare le tournant civilisationnel. Cette loi ne soulève pas seulement la question de la légitimité d’une partie du Parlement pour éteindre des interdits de civilisation. Elle pose la question de la loyauté et de la dignité de l’État — au sens large — face aux serviteurs qui se sont engagés à le servir comme pivot de la vie sociale, comme expression ultime d’un idéal citoyen, et qui, le voile déchiré, découvrent, au pire l’orchestrateur, au mieux le complice passif d’une œuvre de mort administrée, l’auteur d’un viol des consciences. L’amertume et la honte conduisent au dégoût, le dégoût à la nausée.










