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Euthanasie : une main sur le cœur, la seringue dans l’autre ?

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Ambroise Tournyol du Clos - publié le 30/06/26
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Promesse emblématique du second quinquennat d’Emmanuel Macron, la proposition de loi créant un droit à l’aide à mourir vient d'être votée pour la troisième fois à l’Assemblée nationale ce 30 juin. Le professeur agrégé d’histoire Ambroise Tournyol du Clos voit dans ce projet de loi un signe des temps : la mort ayant perdu son caractère sacré, c’est l’État qui prend en charge la fin des personnes en souffrance.

Comme on pouvait s’y attendre, l'Assemblée nationale a adopté une nouvelle fois la proposition de loi légalisant l'euthanasie et le suicide assisté. Plus tôt, le Conseil constitutionnel avait rejeté la proposition d’un référendum et donné son feu vert. Qu’importe qu’une majorité des Français soit plus encline au développement des soins palliatifs qu’à franchir le nouveau seuil moral qu’on lui propose avec le suicide assisté. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché à éclairer l’opinion publique, à grands renforts de témoignages et de documentaires complaisants.

Peut-être faudra-t-il encore amender le texte à la marge pour réduire au silence toute opposition : retirer le délit d’entrave, faire tomber la clause de conscience. Mais il est écrit depuis longtemps que si cette loi est votée, elle sera portée à l’actif du mandat qui s’achève, comme un legs généreux d’Emmanuel Macron aux générations futures. Faute de ressources spirituelles et humaines suffisantes pour nous aider à vivre, le vote solennel des députés, le 15 juillet prochain, ferait donc entrer notre beau pays dans l’ère de "l’aide à mourir".

Sécularisation et despotisme démocratique

Sans doute faut-il voir dans ce projet de loi un nouvel indice de notre sécularisation. À l’heure où près de la moitié des Français font le choix de l’incinération, au nom d’un double impératif économique et écologique, et où les prêtres manquent aux enterrements, ainsi que l’a noté Jérôme Fourquet, la mort a peu à peu perdu son caractère sacré. Comme l’a rappelé récemment Guillaume Cuchet, l’Église après Vatican II a pris ses distances avec la "religion des morts", "considérant qu’elle avait d’autres priorités pastorales". La nature ayant horreur du vide, l’État assume donc le relais. Le Léviathan prend en charge, tous frais compris, le passage du Styx et les fins dernières. Et, realpolitik oblige, saura dérouler le tapis rouge au souverain pontife fin septembre, sans crainte qu’on lui fasse la leçon.

Mais le despotisme démocratique a aussi sa part dans le processus législatif qui se déroule sous nos yeux. Abusant de la passivité du "troupeau industrieux et timide" que nous formons, "un pouvoir immense et tutélaire" se propose de nous ôter "le trouble de penser et la peine de vivre" (Tocqueville), au point de nous administrer l’extrême onction, naguère confiée à l’Église. Comment lui reprocher d’étendre à nouveau si généreusement nos libertés privées ?

Mille fois plus vivant

À l’Élysée, prolongeant le geste de Ponce Pilate, on se lavera sans doute les mains de cette nouvelle transgression, qu’on célébrera comme une avancée sociétale, en faisant fi de l’opposition sénatoriale et sans avoir eu à passer par les fourches caudines du référendum. Le "nœud démocratique" (Marcel Gauchet) peut bien subir une torsion supplémentaire. La clientèle progressiste sera contente. Quant au peuple, qui consent de moins en moins au projet qu’on lui propose, on trouvera les mots pour le consoler de son éventuel désarroi. Il fallait, vous en conviendrez, marcher dans le sens de l’Histoire et poursuivre l’extension infinie des droits individuels, fût-ce "en écrasant quelqu’un" (Victor Hugo, Les Contemplations, XIX).

Les demandes seront de plus en plus nombreuses, on s’en doute, comme au Canada, en Belgique ou aux Pays-Bas où l’euthanasie représente désormais 4 à 6% des décès et s’applique à de jeunes adultes en souffrance psychique. Affligé de la myopathie de Duchenne, qui atrophie son corps jour après jour, le digne et courageux Louis Bouffard n’aura qu’à bien se tenir. Les alertes répétées du jeune écrivain de 26 ans, engagé de toutes ses forces dans le combat contre l’euthanasie, seront restées lettre morte. Je peux pourtant témoigner, comme tous ceux qui l’ont rencontré, que sa terrible maladie n’a rien ôté à l’éminente valeur de son existence : paradoxalement, elle la révèle. Privé de sa mobilité, Louis est mille fois plus vivant que beaucoup d’entre nous par sa force d’âme.

Mensonge romantique et vérité orwellienne

Ainsi que le philosophe René Girard nous l’a appris, la compassion obligatoire pour quelques-uns peut parfois se changer en tyrannie pour le plus grand nombre : munie du masque laïque de la charité, la logique victimaire justifie les décisions les plus cruelles, dans une inversion diabolique. Comment les personnes en souffrance, éligibles à la future loi, ne choisiraient-elles pas, de façon libre et éclairée, de soulager une société trop occupée à son profit et à ses loisirs ? Au nom de quels obscurantismes les familles ne libéreraient-elles pas leurs captifs (enfants handicapés, conjoints dépressifs) de cette vallée de larmes ?

On tuera donc contre la loi naturelle qui, depuis toujours, tente de prévenir l’instinct de mort tapi au fond du cœur de l’homme. On tuera malgré le serment d’Hippocrate qui, depuis le IVe siècle avant Jésus-Christ, fonde en Occident la confiance entre le médecin et son patient. On se tuera en dépit de la Bonne Nouvelle qui proclame que toute vie est un don de Dieu, même dans son état le plus misérable, et que toute croix offerte est source de grâce (Mt V, 5).

Bonne conscience

Mais l’on fera tout cela avec la bonne conscience du mensonge orwellien par l’alchimie duquel la liberté se réalise dans le refus de la souffrance, l’égalité dans l’accès au suicide pour tous, la fraternité dans l’abandon des plus fragiles. "Loi de fraternité", en êtes-vous bien sûr, monsieur le Président ? George Orwell médite sans doute, depuis l’éternité où il se trouve, cette nouvelle avancée de sa novlangue, une main sur le cœur, la seringue dans l’autre.

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