La semaine qui vient de s’écouler a été particulièrement accablante, et pas seulement à cause de la vague de chaleur hors-norme qui s’est abattue sur la France. Entre Bruno Retailleau qui plaide lundi pour la suppression du principe de précaution et Marine Tondelier qui annonce jeudi vouloir faire du diagnostic pré-implantatoire le nouveau cheval de bataille des Écologistes, on ne sait vraiment plus à quel saint se vouer. À droite, on continue à dénoncer l’écologie punitive en pleine canicule, à gauche on persiste à diviser l’opinion sur des enjeux sociétaux, quand il faudrait au contraire unir toutes les bonnes volontés pour lutter contre le réchauffement climatique. Pendant ce temps, le débat public est monopolisé par la question de la climatisation, avec un petit tacle, en passant, pour ces écolos qui refusent de soulager les souffrances dont ils dénoncent les causes.
Une impréparation record
Ce qui est vraiment stupéfiant, c’est moins les températures record que le niveau d’impréparation du gouvernement, des institutions, et même de la société civile. Rappelons que les scientifiques alertent depuis des décennies sur le dérèglement du climat et les catastrophes qu’il entraîne. Depuis le rapport Meadows en 1972, le scénario est écrit d’avance, et nous savons parfaitement ce que nous devons faire : cesser de bétonner, végétaliser, planter des arbres, rénover les bâtiments, arrêter d’émettre des gaz à effet de serre, développer des solidarités de proximité pour aider les plus fragiles, etc. Or, non seulement nous n’avons rien fait jusqu’à présent, mais nous accélérons sur la voie du désastre. En ce moment-même, les travaux continuent sur le projet d’autoroute A69 reliant Toulouse à Castre, alors même que la justice n’a pas encore rendu son verdict. On bétonne donc potentiellement des dizaines de kilomètres en pure perte. À ma minuscule échelle, j’ai contemplé, impuissante, l’employé communal étaler du béton devant chez moi sous un soleil de plomb, pour combler un trou dans le bitume qui aurait risqué de faire ralentir une seconde les automobilistes.
Agir dans l’urgence
Comme d’habitude, ceux qui sont le moins responsables sont ceux qui souffrent le plus, tandis que les plus riches, avec leur clim et leur piscine, non seulement sont à l’abri, mais contribuent encore à aggraver la situation, en rejetant de l’air chaud dans l’atmosphère et en gâchant de précieuses ressources d’eau potable. Pendant ce temps, je contemple mon bébé suffoquer, en pensant avec angoisse qu’il est sans doute en train de vivre l’été le plus frais du reste de sa vie. Alors oui, je suis en colère contre les irresponsables politiques qui continuent leurs petites luttes de pouvoir, quand il faudrait d’urgence mettre de côté nos divergences pour sauver ce qui peut encore l’être.
Chaque arbre qu’on arrache, chaque parcelle de bitume, et c’est ma chair qui souffre, la chair de ma chair, mes enfants.
Pour un peu, je donnerais presque raison à Bruno Retailleau : le principe de précaution est complètement anachronique, non pas parce qu’il freine la croissance économique, mais parce qu’il n’est plus pertinent de parler de "précaution" quand la catastrophe est sous nos yeux. Il ne s’agit plus de "prendre ses précautions" pour "préserver l’avenir", mais bien de limiter aujourd’hui l’ampleur du désastre qui nous impacte déjà. Je suis contre le "principe de précaution", s’il nous conforte dans l’idée que les conséquences de nos actes ne toucheront que abstractions telles que "les générations futures" ou "l’environnement". Chaque arbre qu’on arrache, chaque parcelle de bitume, et c’est ma chair qui souffre, la chair de ma chair, mes enfants. Il ne s’agit plus de "prendre ses précautions" mais d’agir dans l’urgence.
Ces prédictions inconfortables
Bien sûr, il y aura toujours des personnes pour rétorquer, goguenards, qu’il a toujours fait chaud en été, que d’ailleurs il ne fait pas si chaud, et puis que le réchauffement n’est pas d’origine humaine, ou du moins qu’on ne peut pas le prouver. Heureux de brandir leurs doutes comme preuve de leur probité scientifique, ce sont les mêmes qui militent aujourd’hui pour la climatisation. On n’en est pas à une contradiction près. À ceux-là je répondrais juste qu’ils ne remettent pas en question le consensus scientifique quand il s’agit d’aller chez le médecin ou de faire réparer leur voiture. Comme l’écrit Nietzsche dans Humain, trop humain (n. 120) : "L’opinion agréable est agréée pour vraie : c’est la preuve du plaisir dont toutes les religions sont si fières, alors qu’elles devraient en rougir." Autrement dit, il ne suffit pas qu’une théorie nous rassure pour qu’elle soit vraie. L’Ancien et le Nouveau Testament regorgent d’ailleurs de prédictions inconfortables, dont beaucoup sont de nature climatologique.
Ce que dit la Bible
Entre le GIEC et la Bible, contrairement à ce que pense Nietzsche, on trouve une curieuse convergence qui est tout sauf lénifiante. Le prophète Amos (6, 4-7) fustige ainsi "ceux qui vivent bien tranquilles [...], ceux qui se croient en sécurité", les riches qui "boivent le vin à même les amphores [...] mais ne se tourmentent guère du désastre". Les Hébreux, qui s’y connaissaient en canicule, ont multiplié les métaphores comparant le Seigneur à l’eau qui donne vie au désert, l’ombre qui sauve des rayons du soleil :
"Tu as été un refuge pour le faible, un refuge pour le malheureux dans la détresse [...] un ombrage contre la chaleur [...] Comme tu domptes la chaleur dans une terre brûlante, tu as dompté le tumulte des barbares. Comme la chaleur est étouffée par l'ombre d'un nuage, ainsi ont été étouffés les chants de triomphe des tyrans." (Isaïe 25, 4-5).
Sainte Thérèse d’Avila compare même la pratique de l’oraison à un jardinier arrosant son jardin : il peut soit tirer péniblement l’eau du puits, quitte à le trouver à sec, soit construire une noria, soit s’installer près d’un ruisseau, soit recevoir directement du Ciel la pluie de la grâce, qui guérit la sécheresse sans effort de sa part. En ces temps de canicule, le ciel redevient le lieu dont nous espérons le salut, pluie divine qui restaure nos sols et nos âmes, pourvu que nous daignions lever les yeux vers lui, plutôt que de nous enfermer dans nos intérieurs climatisés ou nos querelles intestines.








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