Violences juvéniles, canicule… que s’est-il passé pour que nous ayons oublié à ce point nos devoirs envers nos enfants et ceux vis-à-vis de la nature ? demande le père Benoist de Sinety, curé-doyen de la ville de Lille. Habiter le monde réel, c’est accepter d’en être responsable.
Des orages et des vagues de canicule : le menu de l’été, si l’on en croit certains prévisionnistes, s’annonce chaud ! La semaine étouffante que la plupart d’entre nous vient de vivre augure-t-elle d’une évolution irréversible ? Le « climato scepticisme » semble aujourd’hui se reporter du doute concernant le changement climatique (observable à l’œil nu) au doute sur la responsabilité humaine de ce changement. Ce serait formidable que nous soyons exemptés : il n’y aurait qu’à invoquer la fatalité tout en s’exonérant de toute réflexion sur les conversions personnelles et collectives à mettre en œuvre dans nos existences...
La barbarie qui se déchaîne
Il en est un peu ainsi sur des sujets qui font frémir comme l’assassinat du jeune Louis par une bande de jeunes gens ces jours derniers. La barbarie, la violence incroyable qui se déchaîne avec, à l’arrivée, des visages encore juvéniles dont on a du mal à comprendre en les observant sur ces clichés diffusés un peu partout, qu’ils puissent être ceux de la sauvagerie. Les politiques s’horrifient, les influenceurs et tous ceux qui cherchent des tribunes dans l’immense café du commerce numérique rivalisent d’effroi. Les jours qui viennent apporteront d’autres sujets qui chasseront cette émotion et la remplaceront par d’autres.
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Et, finalement, personne ne remettra sérieusement en question une quelconque responsabilité commune dans la dégénérescence d’une partie de la jeunesse (et plus largement même !) abreuvée de pornographie et gavée d’ultraviolence par le biais des jeux vidéo. Le tout accompagné des drogues de tout poil que l’on fume, que l’on respire, que l’on avale.
Qui ose intervenir ?
Mais que s’est-il passé pour que nous ayons oublié à ce point nos devoirs envers nos enfants et ceux vis-à-vis de la nature ? Certes les domaines sont différents et les conséquences aussi. Nous avons été façonnés par le culte à la puissance et à l’argent. Ma génération, celle des quinquagénaires, est advenue à l’âge adulte fascinée par les paillettes d’une réussite matérielle censée procurer la clé du bonheur véritable. Il fallait consommer, produire, toujours plus et ainsi être heureux. Et tant pis pour tout ce qui peut donner mauvaise conscience, on détourne les yeux, on refuse de voir le problème : rien ne devait entraver notre course à la jouissance immédiate ! Les enfants ne s’élèvent pas en batterie ni non plus dans des cocons aseptisés. L’autonomie pleine ou l’hyperprotection ne sont pas des cadres mais des prisons.
D’où vient désormais qu’un adulte n’ose plus demander à un jeune de baisser le son de son téléphone dans un train ou un métro ?
D’où vient désormais qu’un adulte n’ose plus demander à un jeune de baisser le son de son téléphone dans un train ou un métro ? D’où vient que les regards de mes semblables se croisent l’air désolé, après avoir été témoins d’un acte de grossièreté commis par un garçon ou une fille qui sort à peine du lycée ? Nous avons pourtant grandi dans un univers où la société estimait avoir elle aussi son mot à dire dans l’éducation des plus jeunes : il pouvait arriver que nous nous fassions rabrouer lorsque dans un bus, en rentrant du collège, nous chahutions un peu, lorsque nous traversions un peu imprudemment. Qu’en est-il aujourd’hui ? Qui ose intervenir, d’un ton paisible mais assuré, pour dire à l’adolescent inconnu qu’il dépasse les bornes ?
L’acquiescement de tous
Chacun regarde son écran et semble aspiré par la lumière qu’il dégage comme s’il fallait fuir à tout prix le monde réel devenu incompréhensible et étranger. Un ami poste ce jour un passage de Khalil Gibran qui sonne comme une prophétie pour notre temps présent :
"Souvent je vous ai entendu parler de celui qui commet une mauvaise action comme s’il n’était pas l’un des vôtres, mais un étranger parmi vous et un intrus dans votre monde. Mais je vous le dis, de même que le saint et le juste ne peuvent s’élever au-dessus de ce qu’il y a de plus élevé en chacun de vous. Ainsi le mauvais et le faible ne peuvent tomber au-dessous de ce qu’il y a également de plus bas en nous. Et de même qu’une seule feuille ne jaunit qu’avec le silencieux assentiment de l’arbre entier, ainsi le malfaiteur ne peut agir mal sans le secret acquiescement de tous. Le juste n’est pas innocent des actions du méchant. Et celui qui a les mains blanches n’est pas indemne des actions du félon" (Le Prophète, éd. Casterman).
Habiter le monde réel
Toute génération entre dans la vie en portant les blessures et les forces de celles qui l’ont précédé. Celles qui arrivent sont déroutées devant l’absurde d’un monde sans sens, où la nature se consume dans la jouissance humaine. Elles peuvent se consoler dans l’hypnose des fumées ou l’ivresse douloureuse des vapeurs d’alcool. Elles peuvent chercher vers le Ciel un horizon plus exaltant. Elles peuvent aussi tendre vers les deux quêtes sans y voir tout de suite une contradiction. Mais nous, allons-nous continuer à penser que nous n’avons rien à voir avec tout cela et cesser de commenter en pleurant une histoire qui se déroule sous nos yeux comme si nous ne l’habitions pas ? Les jeunes gens qui entrent dans le monde sont beaux, enthousiastes, pleins de désirs et de rêves. Ne les transformons pas en étrangers pour préserver notre confort : cherchons plutôt à travailler pour eux et avec eux pour la justice et la paix. Pour que le monde soit un peu plus respirable.












