L’historien Paul Airiau revient sur la panthéonisation de Marc Bloch, figure emblématique de l’intellectuel juif résistant, patriote républicain victime du nazisme. Pourquoi cette mise à l’honneur, toute légitime, a singulièrement occulté la place que le martyr a donné dans sa vie à sa quête intransigeante de la vérité et à la dimension sacrificielle de son amour de la France ?
La France compte donc un nouveau saint, l’historien Marc Bloch, solennellement élevé sur les autels républicains le 23 juin. Il rejoint la cohorte sacrée que l’actuel président de la République, en phase terminale de son deuxième mandat, a jugé bon d’enrichir à tire-larigot depuis 2017 (neuf panthéonisations à lui tout seul, soit plus que ses trois prédécesseurs réunis, et autant que la République triomphante de 1885 à 1908).
Une visée politique
Cette frénésie canonisatrice a bien sûr des visées politiques. Il n’est que de lire le discours présidentiel d’entrée de Bloch au Panthéon. Il entend que la République liée aux Lumières se relance grâce à l’élévation au rang de martyr d’un historien résistant, banale sécularisation du Semen est sanguis christianorum ("La semence est le sang des chrétiens", Tertullien, Apologie 50 13). Il veut aussi conjuguer l’histoire passée au présent, contre ceux qui, sous prétexte de réviser la compréhension qu’on a de ce qui fut, revalorisent l’antirépublicanisme et provoquent pour mobiliser à leur service les passions politiques. Ce faisant, il instrumentalise lui aussi ce que les historiens ont solidement établi, au nom de la classique maxime cicéronienne selon laquelle l’histoire est "maîtresse de vie" (De Oratore II, 36). Mais faut-il lui jeter la pierre, puisque tant d’historiens en font autant ?
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Je tiens la complaisance envers le mensonge, de quelques prétextes qu’elle puisse se parer, pour la pire lèpre de l’âme.
Après tout, c’est de bonne guerre puisque c’est de la politique. Mais il n’est pas sûr qu’une juste compréhension de Bloch y gagne beaucoup. Cela occulte en effet un important aspect de la compréhension qu’il avait de sa vie, au moins au moment où il venait d’être, pour services exceptionnels, exempté du vichyste statut des Juifs (janvier 1941) et choisissait de ne pas émigrer aux États-Unis bien qu’il bénéficiât avec sa famille d’un visa (février 1941). C’est alors (18 mars 1941) qu’il rédigea ses dernières volontés, que Lucien Febvre, cofondateur avec lui en 1929 des Annales d’histoire économique et sociale, publiera en 1945 sous le nom de "Testament spirituel".
L’horreur du mensonge
On y trouve pleinement le Français éclairé sécularisé qu’il était, dont l’impératif intellectuel est intrinsèquement moral : "Je me suis, toute ma vie durant, efforcé de mon mieux vers une sincérité totale de l’expression et de l’esprit. Je tiens la complaisance envers le mensonge, de quelques prétextes qu’elle puisse se parer, pour la pire lèpre de l’âme." La sincérité n’est point ici l’expression de la pure subjectivité, mais bien la quête de la vérité débusquant dans les "bonnes raisons" une corruption morale due à un manque d’exigence dans la vie de l’esprit.
On y trouve aussi un progressisme revendiqué, qui récupère sa filiation juive et assumer le christianisme : "Dans un monde assailli par la plus atroce barbarie, la généreuse tradition des prophètes hébreux que le Christianisme, en ce qu’il eut de plus pur, repris pour l’élargir, ne demeure-t-elle pas une de nos meilleures raisons de vivre, de croire et de lutter ?" Il retrouve ici le Clemenceau du 11 novembre 1918 qui, en républicain patriote, assumait toute l’histoire de France sans cacher les divergences de conception qu’on s’en pouvait faire ("La France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, sera toujours le soldat de l’idéal").
Un patriotisme sacrificiel
Mais on y trouve aussi un patriotisme serein et ardent qui dit combien la conscience socio-politique de Bloch s’était cristallisée à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. La France est sa patrie, tout à la fois vieux choix familial (qui remonte au moins à la Révolution), source de vie par tout "son héritage spirituel" et "son histoire", et seul lieu envisageable d’une existence satisfaisante. Tout ceci implique que la France mérite qu’on lui livre sa vie si elle la demande : "Au cours des deux guerres, il ne m’a pas été donné de mourir pour la France". La mort pour la France au combat est un honneur qu’on ne peut revendiquer et qu’on doit recevoir si l’on en est digne, ou presque. Elle devient une forme d’accomplissement, l’offrande suprême de soi-même à celle qui vous a fait ce que vous êtes.
Ce patriotisme sacrificiel résonne si peu aujourd’hui qu’il a été laissé de côté. Il aurait pourtant pu être convoqué, tant les dernières années ont montré que la guerre était bien toujours pour certains pays un moyen politique parmi d’autres, et que la France pouvait en subir les conséquences. Mais qui croit encore aujourd’hui, parmi les Français, et même parmi les jeunes adultes disant aspirer à servir leur pays par les armes, même comme officier, que la France peut légitimement leur demander de mourir ? La grandeur mise dans le "service" de l’État ou des Français, la réduction de l’engagement militaire à être un instrument des politiques nationales, et la concentration sur le combat comme source de fraternité incoercible et risque de déshumanisation radicale, ont fait disparaître de l’horizon des militaires que la France pouvait leur demander de mourir en nombre. Et ce qui est vrai pour les militaires l’est massivement plus pour le reste de la population.
Un acte de foi et d’amour
Faut-il s’en étonner ? L’adoration nationale, sous sa forme nationaliste puis totalitaro-raciste dans la première moitié du XXe siècle demeure à ce jour la source de la mortalité provoquée la plus importante que l’humanité ait connu. Liée au progrès et à la civilisation, elle a disposé de victimes consentantes, dont Bloch. L’accomplissement de sa quête de la vérité et du légitime progrès au nom de la dignité de tout être humain fut son offrande volontaire à la mort que la France, réalisant particulièrement ces valeurs, demandait. Ce fut un acte de foi et d’amour, strictement, au sens sécularisé de ces termes. Mais ces morts-là furent-ils si nombreux ? Et peu croient encore aujourd’hui en ce qu’ils crurent, à voir combien on retient aujourd’hui des poilus surtout leurs souffrances, leur résignation et leur acceptation de l’ordre du monde tel qu’il était.
Ainsi, par l’exceptionnelle déshumanisation et brutalisation qu’elle a produites, l’adoration nationale a détruit sa possibilité d’existence. Elle a produit un désenchantement ouvrant la voie à d’autres adulations collectives où la société se dit et se vit désormais dans d’intenses communautés éphémères, construisant d’alternatifs et pluriels panthéons dont le pouvoir n’a jamais vraiment su quoi faire malgré ses tentatives de récupération. Qu’on ait occulté le patriotisme sacrificiel de Bloch dit combien la croyance en la France est désormais difficile, quand bien même on convoque sans cesse l’histoire pour la réactiver. Elle n’est plus qu’un spectre incertain, que les uns essayent de revivifier par des incantations rituelles, les autres par des passions tristes et les derniers par des ruptures revendiquées.
"Qui vive ?"
Peut-être les nations ont-elles fait leur temps, en Europe. Peut-être pas. Mais si l’on veut qu’il s’agisse de la deuxième solution, il faudra bien répondre à la question : "Qui vive ?" Si l’on en croit Le Rivage des Syrtes, cela débouche sur la guerre, même pour ceux qui ne le veulent pas. On peut ne pas être d’accord avec cette amère leçon de Julien Gracq. Mais on ne peut l’ignorer.











