La République démocratique du Congo est en ébullition. Alors que l’est du pays, le Kivu, est toujours sous le régime de la guerre et que l’épidémie d’Ebola n’est pas totalement contrôlée, le président Félix Tshisekedi a fait part de son souhait de modifier la Constitution, qui lui interdit d’effectuer plus de deux mandats. Un changement qui devrait lui permettre de rester au pouvoir, mais une modification qui ne passe pas dans le camp des évêques. Réunis à Kinshasa en assemblée plénière extraordinaire les 18-20 juin dernier, les évêques congolais de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) ont publié une déclaration au ton grave intitulée "La Nation est en péril ! Dressons nos fronts, prenons le plus bel élan". Une déclaration signée par 36 évêques, dont le président et les vice-présidents du CENCO ainsi que le cardinal Fridolin Ambongo, archevêque de Kinshasa. De quoi donner un poids certain au document et de susciter une vive controverse dans le pays. Et d’engager un bras de fer avec le président de la RDC.
Garantir la stabilité du pays
Les évêques se défendent de tout parti-pris. Si leur geste est indubitablement politique, ils veulent rester dans la défense du bien commun et ne pas donner l’impression qu’ils soutiennent l’opposition contre le président. Leur déclaration n’est pas tant dirigée contre Félix Tshisekedi, dont le nom n’est pas mentionné, que contre la tentation d’un pouvoir personnel et à vie ; comme cela se pratique dans les pays voisins du Rwanda et du Congo-Brazzaville. La déclaration a été rédigée après avoir rencontré et écouté de nombreuses personnalités de la société civile, notamment des juristes constitutionnalistes, ainsi que des membres de la majorité et de l’opposition.
Les évêques congolais marchent sur une ligne de crête : il est évident que leur déclaration s’oppose au président en place et à sa volonté de modification, mais ils ne veulent pas laisser penser qu’elle est dirigée contre lui. C’est une idée plus haute et plus complexe de la politique qu’ils veulent ainsi porter. Dans leur déclaration, les évêques insistent sur les dangers qui menacent le Congo aujourd'hui, notamment la guerre au Kivu et l’épidémie Ebola, mais aussi le risque, disent-ils, de "balkanisation" :
"Nous pensons quant à nous que tout passage en force dans cette direction comporte des risques énormes, dont la balkanisation du pays. Dans un contexte où les rivalités politiques revêtent des connotations ethniques et tribales, le déclenchement d'une autre guerre civile est à redouter."
Les mots sont forts, pesés, et c’est bien sur l’unité du pays et la préservation de la paix que les évêques insistent, non sur des querelles partisanes. Pour marquer encore davantage la gravité du moment, la déclaration a été lue à la presse par le secrétaire général de la CENCO. De quoi lancer un débat bouillonnant. Mais la position des évêques n’a rien de surprenant : ils s’étaient déjà prononcés sur ce sujet en 2018 et avaient déjà dit leur refus de toute modification constitutionnelle.
Un débat politique
Les partisans de Félix Tshisekedi ont immédiatement condamné la position épiscopale. Dès le 20 au soir, Augustin Kabuya, secrétaire général de l'UDPS, le parti du président Tshisekedi, a déchiré publiquement, devant les caméras, la déclaration des évêques. Le geste, abondamment relayé sur les réseaux sociaux, a suscité une vive indignation, y compris dans les rangs catholiques. Entre l'épiscopat congolais et le pouvoir en place, le fossé est de plus en plus profond.
Au cœur du dispositif constitutionnel congolais figure l'article 220 de la Constitution de 2006. Cet article rend intangibles certains principes, dont le nombre et la durée des mandats présidentiels, fixés à cinq ans renouvelables une seule fois. Ces dispositions ne peuvent, en théorie, faire l'objet d'aucune révision, même par référendum. Or, depuis octobre 2024 et un discours prononcé à Kisangani, le président Félix Tshisekedi qualifie ouvertement la Constitution actuelle d'"obsolète" et "rédigée par des étrangers". Le 9 juin 2026, l'Assemblée nationale a adopté une loi fixant les conditions d'organisation d'un référendum. Le Sénat l'a votée à son tour dans la nuit du 15 juin. C'est précisément cette mécanique référendaire que la CENCO refuse, y voyant, selon ses propres mots, "une manipulation". Les évêques sont sans ambiguïté sur ce qu'ils diagnostiquent comme la vraie motivation du pouvoir : "Certains tenants du changement cachent leur principale motivation qui est d'offrir un autre cycle de mandats à l'actuel Président de la République."
Menaces de guerre civile
Ce n’est pas tant la réforme constitutionnelle que les évêques dénoncent que ses conséquences : ni plus ni moins qu’une guerre ethnique et tribale, dans un pays déjà traversé de fractures et d’instabilités. "Si nous n'y prenons garde, nous assisterons à des affrontements interurbains ou interethniques que personne ne saura maîtriser", avertissent les évêques. Leur intervention porte donc sur le maintien de la stabilité de la RDC et la sauvegarde de la paix. D’autant que le Congo a déjà connu de terribles guerres civiles. Et c’est cela que les évêques veulent éviter.
L'Église catholique congolaise n'en est pas à sa première intervention politique de ce type. En décembre 2016, la CENCO avait joué un rôle central dans la négociation de l'accord de la Saint-Sylvestre, qui avait permis d'éviter une crise majeure face au président Joseph Kabila, lui aussi soupçonné de vouloir s'accrocher au pouvoir au-delà de ses mandats. C'est ce précédent que la CENCO réactive aujourd'hui, en convoquant une assemblée plénière extraordinaire et en titrant sa déclaration de manière aussi alarmante.
L’archevêque visé par la justice
Mais cet engagement civique au nom de la paix a un coût. En avril 2024, le procureur général près la Cour de cassation avait ordonné l'ouverture d'un dossier judiciaire contre le cardinal Ambongo, lui reprochant un "comportement séditieux entraînant des faits infractionnels". La procédure avait suscité une mobilisation sans précédent du clergé congolais et de la conférence épiscopale, qui avait dû rappeler que les prises de parole de l'archevêque relevaient de sa mission pastorale d'éveil des consciences.
Pour les évêques, l'article 220 est "un véritable rempart contre la dictature et la privatisation de l'État". Y toucher reviendrait à "rompre le pacte républicain" forgé au prix de longues crises politiques depuis l'indépendance. Et c’est bien pour éviter une crise plus grave qui pourrait démembrer le pays et faire couler le sang que les évêques ont engagé un bras de fer avec le gouvernement.









