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Comment saint Irénée voyait Jésus enseigner

7 min de lecture
Saint Irénée de Lyon, Père et Docteur de l'Eglise

Crédit : Pascal Deloche / GODONG

Saint Irénée de Lyon, Père et Docteur de l'Eglise

C’est avec Irénée de Lyon, fêté le 28 juin, que Jésus intervient vraiment pour la première fois dans la littérature chrétienne, avec ses gestes et sa parole. Spécialiste de sa pensée, Agnès Bastit-Kalinowska montre comment Irénée a saisi comment le "maître" Jésus enseignait avec douceur et autorité.

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Les plus anciens textes chrétiens qui ont suivi le Nouveau Testament ne mettent pas en scène la figure de Jésus : les récits évangéliques y restent en filigrane, et seul émerge le discours du Sauveur, soit évoqué pour son contenu, soit cité sous forme de paroles isolées ou de "sentences". C’est à peine si, dans les Lettres d’Ignace d’Antioche, se trouvent esquissées les scènes du baptême de Jésus et de sa première apparition aux apôtres après sa résurrection

Le maître, le fils et le Verbe

C’est avec Irénée de Lyon, fêté par les catholiques le 28 juin et son grand ouvrage Contre les hérésies, que Jésus, avec sa présence physique, ses paroles, ses échanges, intervient vraiment pour la première fois dans la littérature chrétienne, au dernier quart du IIe siècle de notre ère. Comme dans les évangiles, on le voit se déplacer, rencontrer des personnes diverses, porter la parole de Dieu, parfois sous forme de controverses. Le foisonnement des citations d’Irénée fait émerger de multiples facettes de Jésus, que l’on peut regrouper autour de trois pôles : le maître qui délivre un enseignement et le vit en même temps, le fils des hommes qui se situe dans une lignée humaine et, selon le mot d’Irénée, "combat pour ses pères" et le Verbe de Dieu créateur fait homme pour prendre soin de sa créature, la guérir, la restaurer et la régénérer. 

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Il enseignait avec autorité

Je voudrais évoquer le premier aspect : Jésus comme maître ou "docteur" (selon la terminologie latine), ou encore "rabbi" selon l’expression sémitique. Quand Irénée pointe, dans sa présentation des quatre évangiles, un verset caractéristique de chacun, il évoque, pour Matthieu qui est peut-être l’évangile où la fonction enseignante de Jésus est le mieux mise en valeur, le verset de Mt 11, 29 : "Apprenez de moi, parce que je suis doux et humble de cœur." Et, quand Irénée présente la mission messianique de Jésus, il prend la suite de l’évangéliste Matthieu qui invoquait la prophétie d’Isaïe : "Il ne contestera pas et ne criera pas, on n’entendra pas sa voix sur les places publiques, il ne brisera pas le roseau froissé et n’éteindra pas la mèche fumante, mais portera un jugement de vérité" (Is 42, 1-4 repris en Mt 12, 18-21 et cité par Irénée dans ses livres 3 et 4 du Contre les hérésies). Car tel est le paradoxe : Jésus ne se comporte pas comme un orateur de rues démagogue qui donne de la voix sur les places publiques, et pourtant il "enseigne avec autorité" (Mt 7, 29) et "porte un jugement de vérité" (Is 42, 4).

Avec le jeune homme riche

Les échanges multiples qu’Irénée met en scène sur la base des évangiles (Matthieu et Luc principalement, mais aussi Jean) suggèrent divers aspects de la personnalité de Jésus telle qu’il la comprend. Ainsi, par exemple, dans le dialogue un peu tendu, mais profond, de Jésus avec le "jeune homme riche", quand le jeune homme interroge Jésus sur ce qu’il faut faire pour "hériter la vie éternelle", celui-ci lui répond : « Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements", et sur l’insistance du jeune homme qui demande lesquels, Jésus énumère cinq commandements du Décalogue, pris dans la partie concernant le prochain, auxquels il adjoint le commandement global de l’amour du prochain tiré du Lévitique (Mt 19, 16-19). Le jeune homme prétendant avoir "observé tout cela", Irénée qui commente la scène exprime son doute quelque peu ironique par une remarque en forme d’a parte : "Peut-être ne l’avait-il pas [vraiment] fait, car sinon [le Seigneur] ne lui aurait pas dit : “observe les commandements”" (AH IV, 12, 5). 

"Pointant alors son avarice", continue Irénée, le Seigneur lui dit : “Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as, distribue-le aux pauvres et viens, suis-moi” (Mt 19, 21), promettant à ceux qui auront fait ainsi la part des Apôtres…" (AH IV, 12, 5). Dans la présentation de ce dialogue, Jésus apparaît avant tout comme un maître qui enseigne, qui montre le chemin, et relève avec lucidité la faiblesse de son interlocuteur tout en l’encourageant par la promesse de "la part des apôtres", c’est-à-dire la proximité et l’amitié avec lui.

Jésus défend ses apôtres

Cette "part des apôtres", Irénée la saisit sur le vif dans l’épisode des compagnons de Jésus, critiqués pour avoir froissé des épis dans un champ traversé et de les avoir mangés comme "en-cas" un jour de sabbat. Jésus défend ses apôtres en n’invoquant pas moins que le précédent de David : "Vous n’avez pas lu ce que fit David quand il eut faim ?". "Il excusait ainsi ses disciples", commente Irénée, "et faisait comprendre qu’il était permis aux prêtres d’agir librement". 

De fait, les apôtres sont "prêtres", d’une part parce que, pour leur subsistance, ils ne dépendent que de dons et, de l’autre, parce qu’ils sont ainsi au seul service de Dieu "et de l’autel", ajoute Irénée qui se réfère au modèle du culte dans le temple de Jérusalem. Il faut comprendre "autel" au sens large comme représentant la prière, part qui sera ensuite revendiquée, avec le "service de la parole", par les apôtres au ch. 6 de leurs Actes (Ac 6, 4). Les apôtres sont ainsi, pour Irénée, dans la mouvance de Jésus, le "grand-prêtre" véritable selon la Lettre aux Hébreux. Quand il guérissait ou enseignait le jour du sabbat, il ne le transgressait pas, bien au contraire, il accomplissait pleinement la fonction de grand-prêtre, intercédant pour les hommes, s’efforçant de les soustraire au mal et de les ramener à Dieu. 

Comme un ami

C’est alors par ses actes, et pas seulement par ses paroles, que Jésus enseigner et se montre un maître sûr. Et quand il a conduit ses disciples jusqu’au point qu’ils reconnaissent en sa personne la présence du Père, il leur dit : "Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis" (Jn 15, 15). Dans son écoute et sa réception de l’enseignement de Jésus, Irénée finit par s’identifier à lui et interpeller son lecteur en prolongeant l’enseignement du maître : "“Et si quelqu’un te requiert pour un mille, fais-en encore deux avec lui” (Mt 5, 41), sans le suivre comme un serviteur, mais comme le précédant librement, te montrant disponible et utile à ton prochain en toute chose, sans regarder la malice d’autrui, mais en allant plus loin dans la bonté, te configurant toi-même au Père, “qui fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes” (Mt 5, 45)" (Contre les hérésies IV, 13, 3). Avec l’œuvre d’Irénée, nous disposons donc, non seulement d’un texte qui fait place à la présence de Jésus et à sa parole, mais qui tente d’en déployer toute la portée et de le faire aimer.