Adeptes du "doom trolling", les géants de l’IA sont passés maître dans l’art d’affoler le public avec leurs modèles… pour mieux les vendre. Qu’ils se placent du côté du bien ou du mal, décrypte l’essayiste Charlotte de Vilmorin, les entrepreneurs de la tech gagnent toujours.
La bataille de l’intelligence artificielle se joue sur le terrain d’une rhétorique aussi vieille que le monde : celle du bien contre le mal. Et dans cette guerre, les entrepreneurs de la Silicon Valley ont compris une chose bien avant nous : peu importe de quel côté ils se placent… ils sont gagnants à tous les coups. Qu’ils se présentent comme les sauveurs de l’humanité ou qu’ils attisent la peur d’un futur apocalyptique, chaque annonce, chaque polémique sert un seul et même objectif : consolider leur pouvoir, leur légitimité et, in fine, leurs profits.
Une opportunité massive
En février 2026, Anthropic, l’entreprise fondée par Dario et Daniela Amodei, refuse un contrat de 200 millions de dollars avec le Pentagone. Le département américain de la Défense exigeait un accès illimité à Claude, le modèle phare de l’entreprise, pour des usages militaires, y compris la surveillance de masse des citoyens américains et le développement d’armes autonomes létales. Dario Amodei dit non. Mais pas tant par idéalisme que parce qu’il a compris que ce refus serait bien plus rentable à long terme. En se posant en rempart éthique contre les dérives de l’IA militaire, Anthropic a transformé une contrainte en opportunité massive.
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Le Pentagone réagit en plaçant l’entreprise sur une liste noire et en rompant tous ses contrats avec elle, une décision contestée en justice par la startup californienne. Mais, le public et les médias eux voient en Amodei un héros. Résultat : la valorisation d’Anthropic explose. En mai 2026, elle frôle les 1000 milliards de dollars, et son application Claude devient la deuxième plus téléchargée de l’App Store, détrônant même ChatGPT pour la première fois. En refusant donc de collaborer avec l’État, Anthropic a renforcé son pouvoir économique et son image de marque. Les investisseurs se pressent, les levées de fonds s’enchaînent (30 milliards en février 2026, 65 milliards en mai 2026), et la startup devient un acteur incontournable, capable de dépasser OpenAI.
L’image d’acteur responsable
Anthropic a poussé cette stratégie encore plus loin avec l’annonce récente de Mythos 5, son modèle le plus avancé en cybersécurité. En avril 2026, l’entreprise révèle avoir développé un modèle si puissant qu’elle décide finalement de ne pas le publier, invoquant des risques trop élevés pour la sécurité mondiale. Les médias s’emballent : "Anthropic a construit une arme qu’elle ne peut pas diffuser", "Un modèle capable de pirater n’importe quel système", "La fin de la cybersécurité telle que nous la connaisson". Pourtant, les tests internes montrent que Mythos 5, bien que performant, n’est pas aussi révolutionnaire que le prétendent les communiqués. Peu importe : l’annonce a déjà fait son effet. En juin 2026, Anthropic lance Claude Fable 5, une version grand public de Mythos 5, avant de le retirer trois jours plus tard sur ordre du gouvernement américain, qui craint des usages malveillants. Cette suspension, largement médiatisée, renforce encore l’image d’Anthropic comme acteur responsable, tout en alimentant le mystère autour de ses capacités. Résultat : les investisseurs sont plus enthousiastes que jamais, et la valorisation de l’entreprise continue de grimper.
Miser sur la peur
À l’autre extrémité du spectre, on trouve les entrepreneurs qui, eux, misent sur la peur. C’est le cas du courant "doom" (ou "doom trolling"), popularisé par des figures comme Elon Musk, Sam Altman ou Peter Thiel. Ce courant, né dans les cercles de la Silicon Valley, prédit régulièrement l’apocalypse via l’IA : une superintelligence incontrôlable, une singularité technologique qui échapperait à l’humanité, ou encore une course aux armements algorithmiques menant à une guerre mondiale. Elon Musk, par exemple, n’a de cesse d’avertir que l’IA pourrait "détruire l’humanité", tout en développant des modèles toujours plus puissants via xAI, sans véritable garde-fou éthique. Il avait notamment demandé à faire une pause généralisée dans le développement de l’IA, avant de lancer son modèle Grok six mois plus tard. Altman, lui, signe des tribunes alarmistes sur les risques existentiels de l’IA, compare ChatGPT à la bombe nucléaire, tout en collaborant avec le Pentagone pour des contrats militaires.
Ceux qui, comme Musk ou Altman, attisent la peur de l’apocalypse se positionnent comme les seuls capables de développer les solutions pour l’éviter.
Ce discours apocalyptique n’est pas qu’une réaction sous le coup de l’émotion, mais une stratégie bien affûtée. Il sert ainsi plusieurs objectifs : créer un sentiment d’urgence (il faut agir maintenant, avant qu’il ne soit trop tard), justifier des investissements colossaux (seuls les géants de la tech peuvent nous sauver), et détourner l’attention des vrais enjeux (la concentration du pouvoir, l’exploitation des données, la précarisation du travail, les conséquences écologiques). Parce que parler de l’extinction de l’humanité est tellement plus captivant que de parler des travailleurs kényans sous-payés pour nourrir les algorithmes. Le "doom trolling" revient donc à décrire son propre produit comme potentiellement apocalyptique… tout en continuant à le vendre. Une récente tribune, dans le New York Times de Cal Newport, figure critique des dérives des nouvelles technologies, appelle clairement à sortir de cette rhétorique malsaine.
Du côté du bien ou du mal
Car c’est là que réside le génie de cette stratégie : qu’ils se placent du côté du bien ou du mal, les entrepreneurs de la tech gagnent toujours. Ceux qui, comme Amodei, refusent les compromis éthiques se voient récompensés par une image de marque renforcée, des investisseurs enthousiastes et une valorisation en flèche. Ceux qui, comme Musk ou Altman, attisent la peur de l’apocalypse se positionnent comme les seuls capables de développer les solutions pour l’éviter. Dans les deux cas, le résultat est le même : une concentration toujours plus grande du pouvoir entre les mains d’une poignée d’acteurs, une régulation toujours plus faible, et une dépendance toujours plus forte de la société à leur égard.












