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Renaud Muraire, le peintre qui habille les Évangiles avec notre époque

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Pierre Téqui - publié le 25/06/26
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La cathédrale de Canterbury expose "Sacred Resonance", une série de dix peintures du Français Renaud Muraire. Un artiste non catholique, précise l’historien de l’art Pierre Téqui qui l’a rencontré pour Aleteia, mais qui cherche le regard des figures du Nouveau Testament sur notre époque.

J’ai rencontré Renaud Muraire à la terrasse d’un café, après lui avoir demandé un rendez-vous pour parler de sa peinture. La première chose qu’il m’a dite fut presque un avertissement : travailler aujourd’hui sur des sujets religieux n’est pas un sujet facile. Trop de soupçons, trop de polémiques possibles. Sur Instagram, un internaute lui avait demandé de quel droit il peignait ces thèmes, comme si l’iconographie chrétienne ne pouvait être approchée que par ceux qui montreraient patte blanche. Heureusement, nous avons très vite parlé d’autre chose : de peinture, de gestes, de la Vierge, du Christ, et de cette possibilité de rendre proches des images que l’on croyait connues.

Les vêtements du temps

Je suis heureux d’avoir découvert son œuvre. Ce qui me navre un peu, c’est que ce soient les anglicans qui aient eu l’intuition de l’exposer. C’est en effet dans la crypte orientale de la cathédrale de Canterbury que l’on peut voir jusqu’au 8 septembre Sacred Resonance, une série de dix peintures de cet artiste français qui vit et travaille à Paris. Renaud Muraire peint depuis une vingtaine d’années, en marge de son métier principal, avec une liberté qui tient à cette position discrète : pas de programme, mais un travail patient, de plus en plus aimanté par le fait religieux.

Ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont il habille les figures des Évangiles avec notre époque sans les déguiser en saynètes contemporaines. Ses personnages portent des sweats, des pulls à capuche, des coiffures vues dans la rue ou dans les magazines. Mais ces vêtements, traités en grands aplats de couleur, cessent d’être seulement des signes de mode. Ils deviennent des masses, des drapés, des surfaces. C’est ce que la Renaissance avait su faire : donner aux figures saintes les vêtements du temps, non pour les banaliser, mais pour les rendre présentes. Chez Muraire, le hoodie fonctionne comme une tunique moderne.

Dans le silence de son corps

Dans Be, la Vierge de l’Annonciation apparaît assise, auréolée, vêtue d’un immense sweat bleu. Une main posée sur la poitrine, elle semble recevoir la parole de l’ange dans le silence même de son corps. L’image est belle, presque évidente. Le mot inscrit sur le vêtement, Be, déroute davantage : Renaud Muraire y voit un message contemporain, pensé dans le cadre de la Journée internationale des droits des femmes, une appropriation assumée de l’iconographie mariale pour porter un message plus personnel. "Être" est un mot immense mais l’Annonciation, pour un regard catholique, appelle d’abord le oui : Fiat, ou même Yes. Ce léger écart n’invalide pas l’œuvre ; il montre où se joue aujourd’hui la problématique d’un art chrétien contemporain : une image peut être juste par son intuition plastique et peut demander à être accompagnée.

Un geste théologique

La justesse de Renaud Muraire apparaît dans Jesus and the Woman Taken in Adultery. Le Christ, en rouge, pris entre l’accusateur et la femme menacée, devient le centre d’un conflit de gestes. Les doigts se croisent, accusent, arrêtent, déplacent la violence. Dans Pietà, le fond rose rend plus troublante encore la scène de douleur. Le corps du Christ repose dans les bras d’une Vierge au vêtement jaune.

The Moment Before de Renaud Muraire

Mais l’œuvre la plus réussie est peut-être The Moment Before, sa Vierge à l’Enfant. Marie, enveloppée d’un bleu clair, tient l’Enfant Jésus sur ses genoux. Lui ne reste pas sagement offert au regard : il s’échappe déjà. Son bras se tend vers le dehors, son corps se détourne, tandis que la main de sa mère le retient encore sans le retenir tout à fait. Toute la théologie mariale tient dans ce geste. Marie accueille, porte, protège, mais elle laisse aller le Fils vers son destin. Beaucoup d’images anciennes ont montré l’Enfant attiré par un fruit, un oiseau, une grenade, autant de signes de la Passion. Ici, le signe est devenu mouvement. Le Christ quitte le giron maternel pour entrer dans le monde.

Nourrir la création artistique

Renaud Muraire m’a confié qu’il cherchait "l’humain derrière l’icône". C’est ce qui rend son travail si précieux. Il n’est pas catholique, pas vraiment athée non plus, mais il garde avec le catholicisme une familiarité profonde, venue de l’enfance, des églises, des images, de cette puissance qu’a l’art de nous accompagner. Sa peinture ne répète pas le passé. Elle demande comment une figure tirée du Nouveau Testament peut encore nous regarder aujourd’hui.

Pieta de Renaud Muraire

Notre conversation a longtemps tourné autour de cette question : faut-il laisser les artistes seuls face aux défis de l’iconographie chrétienne ? L’histoire de l’art répond non. Les grandes images de l’Église sont souvent nées d’un dialogue entre artistes, commanditaires, théologiens, liturgistes, croyants. Il ne s’agit pas de surveiller la création, mais de la nourrir. Si l’on veut voir advenir un art contemporain catholique, il faudra cesser de soupçonner les artistes qui s’approchent du sacré, et commencer à parler avec eux. Canterbury l’a fait. On aimerait que nos églises catholiques osent, elles aussi, reconnaître ces intuitions.

Pratique :

Cathédrale de Canterbury, Renaud Muraire, Sacred Resonance "Résonnance sacrée", jusqu’au 8 septembre.
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