Dans le programme du consistoire du 26 au 27 juin que Léon XIV a envoyé aux cardinaux, figure une réflexion sur l’actualisation de la guerre juste. Le dernier grand développement de ce concept vient du dominicain Francisco de Vitoria au XVIe siècle, que nous présente le géopolitologue Jean-Baptiste Noé.
Dès les premiers mots de son pontificat débutant, Léon XIV a évoqué la paix et la guerre. Et depuis un an désormais, il revient régulièrement sur la notion de "guerre juste" en disant la nécessité d’actualiser et de dépasser ce concept. Comme il l’évoque dans sa première encyclique, Magnifica humanitas, la guerre juste est trop souvent invoquée pour justifier toutes les guerres, sans s’interroger sur la justesse de celles-ci. En mettant la guerre juste au programme du prochain consistoire, Léon XIV franchit un pas de plus pour remettre cette notion au centre de la théologie de la doctrine sociale et pour l’actualiser dans le monde d’aujourd'hui.
La guerre et le droit
Quand on évoque la guerre juste, les auteurs classiques sont immédiatement convoqués, notamment saint Augustin et saint Thomas d’Aquin. Un autre auteur, pourtant fondamental dans le rôle historique qu’il a joué, est oublié : Francisco de Vitoria (1483-1546). Dominicain espagnol, professeur de théologie à l’université de Salamanque, Vitoria a renouvelé la réflexion sur la guerre juste en tenant compte de la grande nouveauté de son époque : la découverte de l’Amérique et de populations extra-européennes.
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En 1539, le théologien prononce deux leçons publiques qui seront publiées après sa mort sous les titres De Indis ("Sur les Indiens") et De Iure Belli ("Sur le droit de la guerre"). Ces deux textes naissent d'une situation radicalement nouvelle que les auteurs antiques et médiévaux n'avaient eu à affronter : la rencontre avec des peuples qui ne partagent ni la religion, ni la culture, ni le cadre juridique de ceux qui leur font la guerre. La doctrine de la guerre juste doit alors répondre à une question nouvelle : comment faire la guerre à un ennemi qui n'appartient pas à notre monde moral ? Jusqu’à présent, hormis le cas de la croisade, la guerre se faisait entre nations chrétiennes et les réponses morales et juridiques qui étaient apportées se faisaient dans un cadre chrétien, comme la paix de Dieu et la trêve de Dieu. Mais avec l’Amérique, se pose la question de faire la guerre selon des cadres justes pour nous, alors que l’adversaire dispose de cadres moraux autres et ne respecte pas les nôtres. Ce qui est nouveau pour Vitoria est pourtant la grande question d’aujourd'hui. Comment faire la guerre contre les djihadistes, contre les enfants soldats, contre des pays qui veulent l’arme nucléaire pour un usage offensif ? Autrement dit, comment respecter notre cadre moral sans souffrir d’une dissymétrie par rapport à nos adversaires.
Les grandes idées de Vitoria
Face à ses contemporains, Vitoria s’en prend aux justifications qu’il juge illégitimes. Ainsi, pour lui, l'infidélité n'est pas une cause de guerre : "L'infidélité [religieuse, Ndlr] n'est pas un obstacle à ce que quelqu'un soit véritablement propriétaire", écrit-il. Les Indiens possèdent légitimement leurs terres avant l'arrivée des Espagnols, et la différence de religion ne fonde aucun titre de conquête. Le refus de la conversion n'est pas non plus une cause de guerre. Même si les Indiens refusent de suivre l'Évangile après l'avoir entendu prêcher librement, cela ne justifie pas de leur faire la guerre. La conversion ne peut être imposée par la force, ce qui invalide une pratique récurrente de l'époque.
La supposée barbarie des mœurs n'est pas non plus une cause de guerre : "Les péchés contre la nature ne constituent pas une cause pour faire la guerre." On ne peut pas attaquer un peuple parce qu'on juge ses pratiques inférieures ou immorales. Une condamnation que certains moralistes ont reprise au moment de la période coloniale.
Un droit naturel universel
S’étant attaqué aux principales justifications de guerre juste données par ses contemporains, il cherche néanmoins à définir ce qui peut être une guerre légitime. Vitoria maintient ainsi qu'il existe un droit naturel universel, accessible à tous les hommes par la raison, indépendamment de leur culture ou de leur religion. C'est sur ce fondement, et non sur la foi chrétienne ou sur la supériorité européenne, qu'il peut encore parler de guerre juste sans référent commun.
Il en tire deux causes de guerre légitimes. D'abord le droit naturel de communication entre les peuples : circuler, commercer, prêcher. Si ce droit est violé par la force, une riposte défensive est légitime. Ensuite, la défense des innocents : on peut intervenir pour protéger des hommes qu'un autre peuple opprime ou sacrifie, à condition que cette intervention soit proportionnée. C'est l'ancêtre direct du droit d’ingérence contemporain.
La guerre juste des deux côtés
Mais l'apport le plus original de Vitoria se trouve dans une hypothèse que les auteurs classiques n'avaient pas envisagée. Il pose que la guerre peut être juste des deux côtés simultanément : "Il peut arriver que la guerre soit juste des deux côtés", écrit-il dans le De Iure Belli. Comment est-ce possible ? Vitoria distingue la justice objective, quand la cause est réellement juste, et la justice subjective : la partie croit de bonne foi avoir le droit pour elle. Sur cette seconde dimension, il formule une affirmation toujours actuelle : "Si les barbares croient de bonne foi qu'ils ont le droit de combattre, comme les Espagnols croient eux-mêmes de bonne foi avoir ce droit, la guerre est juste des deux côtés quant à l'excuse du péché."
Ce faisant, Vitoria détruit l'usage de la guerre juste comme instrument de jugement unilatéral. Il n'y a pas de juge externe qui puisse trancher, depuis son seul cadre de référence, que sa guerre est juste et celle de l'ennemi injuste. La conviction sincère d'avoir le droit pour soi excuse moralement même celui qui combat une guerre objectivement injuste. La conséquence pratique est immédiate : si l'on ne peut pas être certain d'avoir le droit, on doit user de la plus grande modération possible dans les moyens. "Il n'est pas permis de tout faire dans une guerre, même juste."
Les fondements du droit naturel
Vitoria pose ainsi les fondements du droit naturel actuel, l’idée que tous les hommes ont des droits inaliénables parce que ce sont des êtres humains, et non pas parce qu’ils sont chrétiens. C’était le cas des Indiens non baptisés en son temps, c’est le cas de beaucoup de peuples aujourd'hui. Il pose aussi comme fondement que la puissance et l’extension de son empire ne sont pas des cas de guerre juste, même au nom du bien et de la morale, et même si la guerre est menée contre des "barbares". Là aussi, c’est une réflexion qui peut être grandement actualisée pour nos temps contemporains. Enfin, il pose la question d’une autorité extérieure légitime, qui serait habilitée à désigner qu’elles sont les guerres justes et qu’elles sont celles qui ne le sont pas. On pense à la SDN en son temps et à l’ONU aujourd'hui.
Ce que Francisco de Vitoria illustre, c’est que la tradition chrétienne est riche et vaste et que, si les problèmes d’aujourd'hui nécessitent des réponses d’aujourd'hui, ils peuvent aussi être éclairés par la pensée et les débats des auteurs classiques.




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