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Dans les pas de Romain Gary, le pari de Tigran Mekhitarian

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Hortense Leger - Augustin de Saulieu - publié le 24/06/26
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Revisiter les grands textes avec une énergie contemporaine: c'est le pari de Tigran Mekhitarian. Au théâtre Le Contrescarpe, à Paris, ce comédien et metteur en scène de 34 ans adapte et interprète jusqu'au 3 janvier 2027 "La Promesse de l'aube" de Romain Gary. Une œuvre qui fait écho à son propre parcours d'enfant, de l'exil à l'amour inconditionnel d'une mère. Entretien.

À 34 ans, Tigran Mekhitarian s’impose comme l’une des voix les plus singulières du théâtre contemporain. Comédien et metteur en scène, il aime faire dialoguer les grands textes de la littérature française avec la jeunesse d’aujourd’hui, du "Misanthrope" à "La Promesse de l’aube", qu’il adapte et joue au théâtre Le Contrescarpe à Paris, jusqu'au 3 janvier 2027. Né en Arménie, arrivé enfant en France avec sa mère et son frère, il puise dans son histoire personnelle la force de ses choix artistiques. "Tout comme Romain Gary, je viens d’ailleurs. J’ai immigré en France avec une mère seule, qui a tout fait pour que ses enfants aient toutes les cartes en main", confie-t-il à Aleteia. Dans son adaptation de "La Promesse de l'aube", il propose une mise en scène épurée et directe qui laisse toute leur place à la langue et à l’imaginaire. Entretien.

Aleteia : Pourquoi avez-vous décidé de mettre en scène "La Promesse de l'aube", le roman de Romain Gary ?
Tigran Mekhitarian : Lorsque j'ai lu Romain Gary pour la première fois, je venais de découvrir "La Vie devant soi". J'avais déjà le sentiment qu'il y avait une signature particulière dans son écriture et qu'il était exceptionnel dans sa manière de raconter des histoires. Quand j'ai lu "La Promesse de l'aube", cette histoire m'a profondément parlé. Tout comme Romain Gary, je viens d'ailleurs. J'ai immigré en France avec une mère seule et mon frère. Elle a dû partir de rien pour construire une vie où le besoin matériel ne serait plus un problème et pour donner à ses enfants toutes les cartes afin qu'ils puissent devenir ce qu'ils avaient envie d'être, avec l'espoir, au fond, qu'ils deviennent quelqu'un.

Comment avez-vous abordé la mise en scène d'un roman, après avoir travaillé sur des pièces écrites pour le théâtre ?
Une fois l'adaptation du roman réalisée, le vrai travail avait déjà été accompli. Un roman est écrit sur le papier, ce n'est pas une pièce de théâtre. Il faut donc le mettre en dialogues et trouver les transitions entre les différentes séquences. Dès que j'ai compris que je voulais faire de Romain Gary le narrateur et l'ami du spectateur, à qui il confie toute sa vie tout en revivant les scènes devant lui, j'avais trouvé mon axe de travail. Je savais qu'il me fallait quelque chose de très épuré, de très simple. Si je donne trop à voir, j'empêche l'imagination du spectateur de travailler. Je préfère lui donner quelques éléments et le laisser imaginer plutôt que de tout lui montrer. Son imagination sera toujours plus forte. Le travail se concentre alors sur les intentions, le jeu des comédiens, la direction d'acteurs et, surtout, sur ce que l'on veut raconter.

Si je devais choisir une seule chose, ce serait le jeu, parce que je ne peux pas vivre sans jouer.

Entre les deux personnages principaux, la mère et Romain Gary, y en a-t-il un qui vous touche davantage ?
Très largement la mère, bien plus que Romain Gary. Je la trouve admirable et remarquable. Elle sacrifie sa vie de femme parce qu'elle donne tout à ses enfants. C'est complètement extraordinaire. Ce don de soi, cette foi inconditionnelle qu'elle place dans l'avenir de son enfant, je trouve cela admirable. Elle a réussi à transmettre à son fils cette volonté qui lui a permis de devenir consul général de France, compagnon de la Libération, officier de la Légion d'honneur et grand auteur. Tout cela est né de la volonté de cette femme et de sa transmission. C'est elle que j'admire le plus.

Vous jouez également dans cette pièce. Préférez-vous jouer ou mettre en scène ?
Je préfère mettre en scène, parce que cela permet d'exprimer un point de vue, de transmettre une idée et de raconter quelque chose de manière plus vaste. On a davantage de pouvoir sur ce que reçoit le spectateur. Mais si je devais choisir une seule chose, ce serait le jeu, parce que je ne peux pas vivre sans jouer.

Avant cela, vous avez notamment mis en scène "Le Misanthrope" et "Le Malade imaginaire" de Molière. Vous semblez avoir un attachement particulier aux grands textes de la littérature française. Pourquoi ?
Parce que je trouve qu'ils décrivent magnifiquement l'espèce humaine. C'est détaillé, précis, beau et intelligent. Il n'y a ni jugement ni mauvaise intention. Quand je suis spectateur ou lecteur, ces œuvres m'aident à mieux me comprendre moi-même, avec beaucoup de poésie et de savoir-faire. Cette poésie dans la description des contradictions humaines élève un peu mon cœur. Je trouve qu'il y a une alchimie parfaite entre la description de l'humain et la beauté de l'art, qu'il s'agisse de l'écriture ou du théâtre.

J'essaie de rester humble et de servir le texte avec une intention claire, sans trop jouer.

Votre manière de dire le texte est très moderne. Certains y voient même une forme de slam. Vous avez d'ailleurs souvent dit votre attachement au rap. Comment travaillez-vous la langue ?
On me le dit souvent, mais je suis le premier surpris. Je ne fais pas exprès. Dès que je sens que je m'enferme dans une manière de jouer, je fais tout pour la casser le lendemain et aller à l'opposé. J'essaie surtout de me mettre derrière le texte. Je ne veux pas que mon humeur, mes émotions, ma manière de jouer ou mes effets prennent le pas sur le sens des phrases. J'essaie de rester humble et de servir le texte avec une intention claire, sans trop jouer. Peut-être que cela produit cette manière de parler qui surprend les gens, mais ce n'est absolument pas prémédité.

Dans vos spectacles, vous intégrez également d'autres arts : la danse, la musique… Pourquoi cette envie de les réunir ?
Je me mets à la place du spectateur. Quand je vais voir une pièce, j'aime voir un spectacle au sens plein du terme. J'aime toutes les formes d'art, que ce soit la danse ou la musique. Je veux que le spectateur, pour son investissement, son déplacement et le prix de sa place, reçoive le plus possible. Mais je ne fais jamais les choses gratuitement. Je cherche toujours un sens dramaturgique, un lien avec l'histoire. Il faut que le public comprenne ce que raconte cette danse ou cette musique. Je pense que cela porte le texte, l'histoire, les comédiens et la mise en scène.

Beaucoup de jeunes viennent voir vos spectacles. Comment ces textes de Molière ou de Romain Gary peuvent-ils toucher une jeunesse qui ne fréquente pas forcément le théâtre ?
C'est inévitable : ils touchent parce que ce sont de grands auteurs. Quand j'ai découvert Molière, j'avais douze ans. J'étais en échec scolaire et je pensais être un abruti. Je me suis retrouvé au conservatoire municipal de Menton avec Lucien Rosso, qui faisait travailler la langue de Molière. Et je comprenais tout. Cela m'a fait énormément de bien. Je me sentais intelligent, puissant, je comprenais que je n'étais pas bête. Cela m'a donné de l'assurance et de la confiance. C'est comme la musique : il n'existe pas une musique qu'on n'aime pas. On aime le rap, le rock, le jazz ou la variété, mais on aime la musique. Avec le théâtre, c'est pareil. Tout dépend de la manière dont le metteur en scène fait entendre la langue de Molière. C'est cela qui détermine si un jeune va aimer ou non.

Dieu me permet de garder la foi dans les moments les plus difficiles.

Y a-t-il une réplique de "La Promesse de l'aube" qui vous revient particulièrement en mémoire ?
"Je n'avais que huit ans, mais ma décision était déjà prise. Tout ce que ma mère voulait, j'allais le lui donner. Car j'ai toujours su que je n'avais pas d'autre mission. Je ne pouvais pas voir le visage désemparé de ma mère sans sentir grandir dans ma poitrine une extraordinaire confiance dans mon destin, que je n'existais en quelque sorte que par procuration, que la force mystérieuse, mais juste, qui préside au destin des hommes, m'avait jeté dans le plateau de la balance pour rétablir l'équilibre d'une vie de sacrifice et d'abnégation. Je me savais promis à des sommets vertigineux d'où j'allais faire pleuvoir sur ma mère mes lauriers en guise de réparation."

Vous êtes né en Arménie et êtes arrivé très jeune en France. Quel rapport entretenez-vous aujourd'hui avec votre pays d'origine ?
Avec le pays lui-même, je n'entretiens pas un grand rapport, car depuis mon arrivée en France, je n'y suis retourné qu'une seule fois. En revanche, je baigne dans la culture arménienne parce que la moitié de ma famille vit ici. Nous vivons cette culture tous les jours : dans notre manière de penser, nos coutumes, notre façon de nous rassembler et de parler. Et puis l'Arménie est le premier pays au monde à avoir adopté le christianisme comme religion d'État. Je suis croyant. Je ne prie pas tous les jours et je ne vais pas à l'église tous les dimanches. Je prends aussi beaucoup de distance avec ce que les hommes ont fait de la religion. Les rituels et les traditions me touchent moins. En revanche, le rapport à Dieu et à la foi, cela fait partie de moi. C'est ce que je garde principalement de l'Arménie. Dieu me permet de garder la foi dans les moments les plus difficiles. Je me dis que Dieu m'éprouve pour me rendre plus fort et que les moments les plus compliqués ne sont là que pour permettre au soleil de revenir après l'orage.

Pratique :

"La Promesse de l'aube" de Romain Gary, adapté et mis en scène par Tigran Mekhitarian
Jusqu'au 3 janvier 2027
Théâtre Le Contrescarpe, 5 rue blainville, 75005, Paris
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