Aller au contenu principal

Les pierres magiques, le voile et le “Je vous salue Marie”

7 min de lecture
pierres-magiques.jpg

Crédit : Canva

L’instrumentalisation politique des religions est aussi peu acceptable que l’indifférentisme religieux, explique le père Clément Barré, prêtre du diocèse de Bordeaux. Toute politique a sa théologie inconsciente de la vie bonne, et exclure l’expression des religions de la vie sociale, c’est choisir de servir un autre dieu. 

Partager sur :

Imagine-t-on une ministre de la République offrir aux joueurs de l’équipe de France, avant leur départ pour la Coupe du monde, un chapelet ou une médaille miraculeuse "pour leur porter chance" ? On entend déjà les communiqués indignés, les rappels solennels à la laïcité, les grandes consciences expliquer que le religieux n’a rien à faire dans les vestiaires de la sélection nationale. Mais il ne s’agissait pas d’un chapelet. Il s’agissait de pierres. Un jaspe bleu et un cristal de roche, offerts comme porte-bonheur aux Bleus

Une croyance diffuse

L’épisode a fait sourire, davantage qu’il n’a scandalisé. Et ce geste n’est plus reconnu pour ce qu’il est, c’est-à-dire un geste religieux, témoin de la foi de celle qui le pose.

Bienvenue sur le nouveau site d'Aleteia !

Nous sommes heureux de vous accueillir sur un site entièrement repensé, réalisé grâce au soutien de nos généreux donateurs.

Si vous appréciez cette nouvelle expérience de lecture, vous pouvez, vous aussi, nous aider à faire vivre Aleteia.

Faire un don

Car croire que certaines pierres peuvent protéger, apaiser, renforcer ou favoriser la réussite, c’est une croyance. Une croyance diffuse, sans dogme, sans Église, sans liturgie, mais une croyance tout de même : l’idée qu’il existe entre la matière, le destin, l’énergie, le corps et la victoire des liens invisibles que l’on peut mobiliser à son profit. Appelons cela comme on voudra : superstition, ésotérisme, spiritualité de développement personnel. Mais ne faisons pas semblant de croire que cela ne relève pas du religieux.

La prière comme ressource politique

La religion s’est aussi invitée récemment au conseil municipal d’Ivry-sur-Seine. Voyant son amendement sur la présence de signes religieux ostensibles dans l’assemblée rejeté, Kevin Nader, un élu d’opposition (RN) a sorti un crucifix et récité un Je vous salue Marie. Le geste était évidemment polémique. Il visait à répondre à ce qui était perçu comme une complaisance envers le voile islamique (porté par deux élues du conseil) par l’affirmation ostentatoire d’un signe catholique. Le catholicisme entrait ainsi dans l’arène municipale comme contre-signe, comme riposte, comme ressource politique opposée à une autre ressource politique : l’islam mobilisé par une partie de la gauche au nom de la diversité, de l’inclusion ou de la défense des minorités.

Une prière n’est pas une munition. Le crucifix n’est pas un accessoire de meeting. Le Je vous salue Marie n’est pas un slogan de campagne.

Puisqu’il faut dire ce qui va de soi : une prière n’est pas une munition. Le crucifix n’est pas un accessoire de meeting. Le Je vous salue Marie n’est pas un slogan de campagne. Et, oui, il y a quelque chose de blessant à voir une parole adressée à la Mère de Dieu devenir le projectile d’une bataille municipale. Et pourtant, ce constat ne suffit pas à renvoyer tout le monde dos-à-dos.

Impossible séparation

Car ce serait là retomber dans une autre erreur, plus profonde encore : l’indifférentisme religieux. Oui, le geste de l’élu RN relève certainement d’une stratégie politique. Mais l’instrumentalisation d’un signe n’épuise pas sa signification. Un crucifix brandi maladroitement demeure un crucifix ; un Je vous salue Marie récité dans une arène municipale demeure une prière chrétienne. Et nul sinon Dieu ne peut ne sonder les reins et les cœurs.

C’est ici que la question devient décisive. On répète volontiers que la religion doit rester séparée de la politique. En un sens, c’est vrai et nécessaire : l’État ne gouverne pas au nom de l’Église, et l’Église n’a pas vocation à devenir un parti. Mais cette séparation institutionnelle ne signifie pas une séparation absolue du politique et du religieux. Une telle séparation est impossible, non d’abord juridiquement, mais philosophiquement.

Théologie inconsciente

Toute politique suppose une certaine idée de l’homme. Toute politique répond, explicitement ou non, à des questions que l’on voudrait croire réservées à la religion : qu’est-ce qu’une vie bonne ? Qu’est-ce que la justice ? Que vaut une personne fragile ? Que faire de la faute ? Comment penser la souffrance ? Que signifie mourir ? Qu’est-ce qui mérite que l’on se sacrifie ? Où placer la limite du pouvoir ? Quel salut promet-on aux hommes ? Même les politiques qui se prétendent les plus neutres ont leur théologie inconsciente. Le progressisme a ses dogmes, ses saints et ses excommunications. Le marché a ses promesses de salut. Le communisme a eu son paradis, ses martyrs et son jugement dernier. Même certains discours écologiques retrouvent parfois une forme de dolorisme sécularisé : il faudrait souffrir pour expier, se punir pour se convertir, payer pour être sauvé.

Le religieux ne disparaît donc jamais vraiment de la cité. Il change de masque. Il revient sous la forme des pierres énergétiques, du messianisme politique, de la culpabilité écologique, du communautarisme électoral ou de l’identité de combat. La seule vraie question n’est pas de savoir s’il y aura du religieux dans la politique. Il y en aura toujours. La vraie question est de savoir quel religieux, quelle vision de Dieu, de l’homme, de la faute, du salut et de la vérité nous acceptons de servir.

Une faute politique

C’est pourquoi le relativisme religieux est une faute politique avant même d’être une erreur théologique. Ceux qui adorent le Dieu unique et trois fois saint ne construisent pas la même cité que ceux qui demandent leur chance aux pierres. Ceux qui prient le Je vous salue Marie ne portent pas le même horizon que ceux qui réduisent cette prière à une provocation criminelle. Ceux qui voient dans le catholicisme la mémoire spirituelle de la France ne défendent pas le même projet de civilisation que ceux qui ne veulent plus de religion que folklorique, minoritaire, exotique ou électoralement utile.

Je ne veux pas défendre l’usage partisan d’une prière. Mais je refuse plus encore le confort hypocrite qui consisterait à condamner toutes les expressions religieuses au nom d’une neutralité impossible. Car choisir une politique, c’est toujours choisir un arrière-fond théologique. C’est choisir ce que l’on tient pour sacré. C’est choisir ce que l’on sert, ce que l’on protège, ce que l’on transmet, ce que l’on accepte de profaner.

Le dieu que l’on sert

Il serait donc trop facile de sourire des pierres magiques, de s’indigner du Je vous salue Marie, puis de conclure que tout cela devrait rester hors de la cité. En réalité, tout est déjà dans la cité. Les talismans, les idoles, les prières, les idéologies, les peurs, les espérances et les faux saluts. La politique est toujours habitée par une foi, même lorsqu’elle prétend n’en avoir aucune. Il faut simplement avoir le courage de nommer le dieu que l’on sert.