Si Donald Trump aime tant Versailles, c’est peut-être parce qu’il conçoit le pouvoir comme Louis XIV. L’essayiste Jean Duchesne revient sur la visite du président américain au palais royal pensé pour être le théâtre du spectacle permanent.
S’il faut en croire ce qui se raconte non plus dans les gazettes ni au café du commerce, mais sur les petits écrans (installés face à un canapé ou un portable), un dîner au château de Versailles avait pour le président américain un attrait si irrésistible qu’il n’était plus pressé de rentrer chez lui après le sommet du G7 où il n’avait guère eu envie d’aller. Mais il a déclaré son admiration pour le royal palais, ses proportions gigantesques et sa surabondance de dorures.
Qu’il s’agisse pour lui d’un modèle à imiter et même dépasser est confirmé par sa détermination à agrandir sa résidence d’une énorme et somptueuse salle de bal (ou encore à orner sa capitale d’un arc de triomphe plus colossal que celui de Paris). Tout cela peut paraître une folie des grandeurs un peu naïve, dans le style de ces images générées par intelligence artificielle où l’on a vu l’actuel occupant de la Maison blanche posant en pape ou en Christ thaumaturge. Mais il y a sans doute, dans la fascination exercée par Versailles, quelque chose de plus significatif, par-delà la personnalité de Donald Trump.
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Le palais théâtre de la politique-spectacle
Si le président américain se sent tellement à l’aise en ce lieu qu’il semble trouver digne de lui, c’est sans doute parce qu’il a, au moins inconsciemment, un certain nombre de points communs avec le souverain qui a fait construire ces bâtiments pas seulement pour y demeurer, et surtout pour gouverner en régnant. En effet, Louis XIV a fait de Versailles le théâtre d’un spectacle permanent dont il était la vedette incontestée (et surdouée), monopolisant l’attention générale, au point que, pour sortir de l’anonymat et participer à la vie publique, il fallait se faire une place parmi les spectateurs transformés en figurants, c’est-à-dire être "reçu à la cour".
À sa manière, avec des moyens de communication bien supérieurs permettant un affichage un peu moins impudent, M. Trump veille aussi à ce qu’on parle de lui quasiment chaque jour.
Selon les historiens, le jeune roi (né en 1638), menacé pendant la Fronde (1648-1653), en a tiré deux résolutions. D’abord ne plus vivre à Paris, à la merci d’une populace manipulable par des agitateurs au service d’intérêts particuliers et inconciliables. Et puis neutraliser la haute noblesse, portée à une insolente indépendance dans ses fiefs provinciaux et même dans des relations avec d’autres États. Encore mieux à l’écart que Saint-Germain-en-Laye vieillot, Versailles sur mesure, où les « grands » seraient domestiqués, a répondu à ces deux objectifs.
Quand l’imposant passe avant l’important
Bien sûr, le contexte du XXIe siècle est fort différent de celui du XVIIe. Mais le primat des apparences sur les réalités dans l’exercice du pouvoir est en substance le même. Louis XIV se levait, s’habillait, se nourrissait, faisait ses besoins, recevait, décrétait, se distrayait et se couchait devant des témoins qui s’estimaient favorisés et ne manquaient pas de le faire savoir, de sorte qu’il occupait continuellement les esprits et les tenait sous sa coupe, qu’ils l’aiment ou non. À sa manière, avec des moyens de communication bien supérieurs permettant un affichage un peu moins impudent, M. Trump veille aussi à ce qu’on parle de lui quasiment chaque jour. On guette ses saillies imprévisibles qui rendent l’incrédulité bavarde, et il affiche régulièrement sur les réseaux sociaux des messages simplistes qui sont relayés et commentés à l’envi.
Ce n’est pas une nouveauté. Depuis la nuit des temps, princes, chefs et seigneurs savent que, pour accomplir quoi que ce soit, ils doivent d’abord capter l’attention par des signes extérieurs (la pompe, l’apparat...). L’Anglais Walter Bagehot (1826-1877) l’avait bien saisi en analysant le système britannique, à la fois démocratique et monarchique. Il distinguait deux facettes du pouvoir : d’un côté l’aspect "imposant" (dignified), qui se passe d’approbation mais institue une référence incontournable, et de l’autre le niveau "efficace" (efficient) de gestion concrète (mais moins visible) des affaires au service (en principe) du bien commun. Un gouvernement, insinuait-il, fait à peu près ce qu’il veut (ou peut) s’il tient sa place sur la scène publique.
Entretenir et contrôler l’attention
L’image donnée par les dirigeants et leurs rivaux tend donc à jouer un rôle plus décisif que les mesures prises ou à prendre pour assurer et améliorer le fonctionnement de l’État. J’ai mieux compris Bagehot, il y a quelques années, en rencontrant un ancien camarade, embauché à Matignon. Son travail, m’a-t-il dit, était de suivre le travail du Premier ministre, mais surtout sans s’en mêler, et rien que pour pêcher chaque jour un détail à jeter en pâture à la presse en quête quotidienne d’inattendu à raconter. Autant donc la cornaquer au lieu de subir ses appétits, entretenir et contrôler son attention en la focalisant constamment sur des points anecdotiques.
Certes, le roi était, paraît-il, bien plus petit (1,62 m) que le président (1,90 m), mais ce dernier n’a apparemment pas moins besoin de son coiffeur que le premier n’en avait d’une perruque surélevée et de hauts talons pour se grandir.
Il est vrai que l’exercice du pouvoir est devenu si complexe et technique, sur des terrains de plus en plus divers en même temps qu’interdépendants, que rares sont ceux (dont sans doute le pape) qui ont une vue d’ensemble (rétrospective aussi bien que prospective) et parviennent à la partager. L’actualité établit ainsi la dictature d’urgences sans cesse renouvelées, qui entravent la mémoire et occultent les priorités pour l’avenir, lesquelles ne sont pas uniquement d’ordre pratico-matériel, et plutôt des questions du genre : la vie vaut-elle la peine d’être vécue ?
Du "roi-soleil" au "président-soleil"
L’importance classique de l’immédiat superficiel est ainsi accentuée par la médiatisation, et c’est ce qui rapproche l’actuel président américain de l’historique souverain. On peut parler d’un "président-soleil" comme il y a eu un "roi-soleil". Non que M. Trump soit assez féru de mythologie pour choisir, à l’instar du monarque, comme emblème le soleil, personnifié en Apollon, dieu de la lumière, des arts et de la beauté masculine, à la fois devin et vindicatif. Mais il a en commun avec Louis XIV de ressembler à une grosse étoile qui satellise des nuées d’astres plus petits et jusqu’à une infinité de grains de poussière errant dans le vide.
Certes, le roi était, paraît-il, bien plus petit (1,62 m) que le président (1,90 m), mais ce dernier n’a apparemment pas moins besoin de son coiffeur que le premier n’en avait d’une perruque surélevée et de hauts talons pour se grandir. Certes aussi, le souverain, dont le règne (jusqu’en 1715) fut le plus long (72 ans) de l’histoire de France, se montra plus vertueux une fois qu’il s’installa définitivement à Versailles, perdit son ministre Colbert et épousa Mme de Maintenon (1683). Il se serait même reproché, sur son lit de mort, d’avoir "trop aimé la guerre", alors que M. Trump estime avoir déjà mérité plusieurs fois le prix Nobel de la paix.
Martial mais réaliste
Mais l’aveu de Louis XIV, exploité par Voltaire, pourrait être apocryphe. Et d’après les historiens, il s’est surtout occupé de se doter d’armées nombreuses et suréquipées, d’arsenaux et de fortifications. Il a aussi préféré les sièges aux grandes batailles en rase campagne, toujours risquées. Enfin, suite à des revers ou affrontements non conclusifs et sans renoncer à ses prétentions, il a négocié pragmatiquement : traités de Ratisbonne (1684), Ryswick (1697), Utrecht (1713)... La conduite de M. Trump jusqu’à présent est-elle si différente ?
Le bilan de la monarchie théâtrale du XVIIe siècle laisse-t-il augurer celui de la présidence-spectacle qui s’y reconnaît au XXIe ? La fin de Louis XIV est loin d’avoir été triomphale, et il n’a plus comme héritier que son arrière-petit-fils. Mais hormis Napoléon, de Gaulle et (jusqu’à un certain point) Mitterrand, aucun des chefs d’État qui lui ont succédé ne s’est imposé comme lui, bien que le "système" y incite. En 1789, "la ville" a fini par reprendre le dessus sur "la cour". Mais les personnalités qui font l’histoire ne se programment pas. Et il ne faut pas oublier que Louis XIV et Versailles n’ont pas fait à eux tout seuls la grandeur du siècle : il y a eu Le Nôtre et Mansart, Molière et Racine, Poussin, Lully, Puget..., sans parler des saints, de Vincent de Paul à Louis-Marie Grignion de Monfort, qu’aucun luxe ostentatoire n’a engendrés.












