La panthéonisation d’un homme questionne évidemment sur son héritage et son actualité. Mais qui est Marc Bloch (1886-1944), qui doit être honoré sur la montagne Sainte-Geneviève ce mardi 23 juin ? Ou, plutôt, quel Marc Bloch choisit-on de mettre en avant ? Car le résistant est aussi un grand historien, et le juif républicain un professeur mû par le devoir, un chercheur du temps passé, un penseur du temps présent. Paradoxalement, le livre le plus connu de Marc Bloch est un ouvrage posthume publié en 1946 : L’Étrange défaite.
À chaud, l’auteur y analyse les causes de la défaite face à l’Allemagne nazie de juin 1940. Quelques mois plus tôt, le père de famille de 53 ans, qui n’est pas mobilisé d’office, s’engage dans l’armée pour défendre son pays. La France, à laquelle ses grands-parents et parents alsaciens ont choisi de rester fidèles après 1870. Marc Bloch prend quelques mois, entre juillet et septembre, pour décrire "le plus atroce effondrement de notre histoire" et essayer de comprendre.
Un médiéviste intéressé par le présent
L’entreprise peut paraître étonnante de la part d’un médiéviste, auteur des Rois thaumaturges, une étude presque anthropologique de la guérison des écrouelles par les rois capétiens, rite monarchique par excellence. Encore moins lu, et pourtant déterminant d’un point de vue académique, La Société féodale, dans lequel sont disséqués les liens de dépendance et les classes sociales du Moyen Âge. Un maître livre éclipsé par L’Étrange défaite. L’historien ne se désintéresse effectivement pas de l’actualité, et explique même que "sans se pencher sur le présent, il est impossible de comprendre le passé".
Initialement, l’ouvrage est d’ailleurs "témoignage". Lors de la publication du manuscrit, le fils de Marc Bloch, Étienne, essayera de faire renoncer au titre finalement choisi qui lui semble "trop programmatique" d’après l’historien Peter Schöttler. Le professeur commence par une "Présentation du témoin", un exercice rare pour l’humble serviteur de la vérité historique. Il y rappelle ses origines juives, même s’il ne pratique pas, qui lui vaudront de subir les lois de Vichy. Il finira la guerre dans la Résistance, avant d’être abattu par la Gestapo le 16 juin 1944.
Les raisons d’une défaite
S’ensuit "La déposition du témoin". Quelles peuvent donc être les raisons d’une pareille déconfiture de la France. Le maréchal Pétain accuse les hommes politiques des années 1930, en particulier ceux du Front populaire. Marc Bloch parle surtout du monde militaire, de l’État-major, jusqu’à mettre en cause "l’incapacité du commandement" des chefs, la bureaucratie… Dans sa troisième partie, pour éviter toute caricature, il fait un "examen de conscience d’un Français", celui de sa génération.
Le futur résistant ne s’arrête pas là et établit, d’après l’historien Michel Winock, une "sociologie politique de la défaite : les excès du parlementarisme, la monopolisation des grands corps de l’État par les fils de notables [...], le pacifisme généralisé, l’aveuglement face au danger extérieur, […] les œillères du syndicalisme ouvrier et du syndicalisme des fonctionnaires," (L’Histoire, n° 535, septembre 2025). Les "invraisemblables contradictions du communisme français" sont aussi analysées par Marc Bloch.
On le voit, l’auteur n’est pas manichéen mais développe une réelle analyse où se mêlent passé et présent en vue de préparer l’avenir. Manque cependant un élément, d’après Michel Winock, "le rôle de la contingence, de l’imprévu, de l’improvisation d’un chef de guerre". Celui qui va entrer au Panthéon n’est pas parfait. Que son ouvrage le plus lu soit L’Étrange défaite renseigne autant sur lui que sur nous.
L'ÉTRANGE DÉFAITE
Marc Bloch
Gallimard | avril 1990
Les réflexions qu'inspirèrent les circonstances de la défaite française de 1940 au célèbre médiéviste français. ©Electre 2026
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12,64€











