C’est la vertu du mouvement "cyberdeck", explique la philosophe Marianne Durano : montrer que les ordinateurs ne sont que des gadgets impénétrables, qui permettent bien des explorations mais ne peuvent remplacer la vraie vie.
Connaissez-vous les "cyberdecks" ? De loin, cela ressemble à une boîte à musique de petite fille : perles, strass, images de la Petite Sirène ou petits oursons Kawaï. De près, c’est un mini-ordinateur tout droit sorti d’un roman cyber-punk. Sur les réseaux sociaux, elles sont des centaines à s’être emparé de cette tendance : fabriquer de A à Z un petit ordinateur libéré de l’emprise des GAFAM, garanti sans IA et reprenant les codes d’une esthétique girly, voire enfantine.
Assemblé par des femmes
Pourquoi le cyberdeck est-il assemblé par des femmes, et pourquoi ressemble-t-il à un jouet ? Derrière l’esthétique ultra-féminine, il s’agit d’abord de critiquer l’influence des "tech bros", ces "grands frères de la tech", au sens mafieux du terme, dont les algorithmes contrôlent toujours davantage nos vies. À quoi bon être une femme libérée si Mark Zuckerberg et Elon Musk surveillent nos moindres faits et gestes ? Car derrière les géants du numérique, ce sont encore des hommes blancs occidentaux qui tirent les ficelles de nos vies. La fameuse pomme d’Apple, clin d’œil ironique au péché originel, pourrait bien être interprétée comme un rappel cynique de la faute d’Ève, qui la condamne à rester dominée par l’homme, en l’occurrence Steve Jobs, jusque dans les recoins les plus intimes de son ordinateur.
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Va donc pour les femmes : mais pourquoi ce design ludique, voire puéril ? Ravaler le numérique au rang des jouets inventés par l’homme pour se distraire, apprendre et médiatiser son rapport au monde : voilà ce qui me semble vraiment transgressif dans le mouvement cyberdeck. À travers leur look de tamagoshi, les cyberdecks nous remémorent une vérité oubliée : les ordinateurs ne sont que des gadgets, qui permettent bien des explorations mais ne peuvent remplacer la vraie vie.
Rendre visible les matérialités cachées
Contre la fausse transparence des ordinateurs du commerce, dont l’esthétique minimaliste tend à masquer le caractère instrumental, les cyberdecks se manifestent comme des objets, des artefacts constitués d’une multitudes de pièces bien matérielles, là où le "virtuel" ne cesse d’invisibiliser les infrastructures qui le rendent possible. Un rappel bienvenu à l’heure de l’IA, qui se fait passer pour une super-intelligence désincarnée, voire magique, alors qu’elle n’est, elle aussi, que le produit de branchements, de câbles, de bidules reliés entre eux par des soudures on ne peut plus tangibles. Le déploiement des data centers est en effet des plus opaques, et échappe largement au débat public, comme le dénonce le collectif Le nuage était sous nos pieds, qui propose une cartographie participative de ces infrastructures. La loi dite de "simplification de la vie économique", datée du 26 mai 2026, encourage ainsi l’implantation de centres de données "hyperscales", c’est-à-dire d’une surface minimum de 40ha, soit environ 55 terrains de foot : requalifiés "projets d’intérêt national", ces data centers bénéficient désormais de facilités d’installation et d’accès au réseau électrique, alors même qu’aucun débat démocratique n’a eu lieu à leur sujet. En publiant la cartographie des data centers, le collectif Le nuage était sous nos pieds participe de la même dynamique que les cyberdecks : rendre visible les matérialités cachées, afin de se réapproprier nos conditions de vie numériques.
Des machines impénétrables
Dans son premier livre, Éloge du carburateur, publié en 2009, le philosophe mécanicien Matthew B. Crawford décrit ainsi la trajectoire de la modernité comme une invisibilisation progressive de la matière et du travail, au profit de flux d’informations qui font de l’usager un consommateur passif de technologies opaques. Les objets techniques qui nous entourent, dénonce Crawford, sont de plus en plus clos sur eux-mêmes, impénétrables, impossibles à bidouiller ou même à réparer. Leur fonctionnement est dissimulé et miniaturisé, tout comme les infrastructures qui les rendent possibles sont enfouies (data center souterrains, câbles sous-marins) ou délocalisées.
Le mouvement cyberdeck vient briser cette opacité en proposant des ordinateurs DIY, garantis sans IA ni cookies. À l’origine de la plupart des ordinateurs cyberdeck, il y a d’ailleurs une carte Raspberry Pi, un mini-ordinateur à 35 euros sans boîtier, ni écran, ni clavier, initialement conçu pour apprendre l’informatique aux enfants. Il se trouve que mon propre fils, malgré (ou plutôt à cause) des penchants technocritiques de ses parents, est déjà un féru de programmation informatique, tout fier de nous annoncer qu’il organisait des ateliers "fabriquez votre propre jeu vidéo" sur le temps périscolaire. Forte de ma récente découverte du cyberdeck, j’ai décidé d’y voir un acte de résistance précoce à l’emprise des GAFAM, une sorte de nouveau combat de David contre Goliath, un art de manier la fronde contre les géants de la tech.
L’esprit d’enfance
Rappelons, en passant, que David n’était qu’un enfant lorsqu’il tua Goliath, comme le lui rappelle cyniquement le roi Saül : "Tu ne peux pas marcher contre ce Philistin pour lutter avec lui, car tu n’es qu’un enfant" (1 Samuel, 17). Face aux géants qui prétendent nous réduire en esclavage, nous serons peut-être nous aussi sauvés par l’esprit d’enfance, celui qui bidouille tout et qui veut "tout comprendre sans rien payer", comme disait mon père. Tout comprendre, sans rien payer. Finalement, je vais peut-être inscrire mon mini-hacker préféré à ce stage d’informatique qui le fait tant rêver…












