Marc Bloch (1886-1944) est peut-être le plus méconnu des panthéonisés les plus récents. Ce mardi, il va pourtant rejoindre Robert Badinter et Joséphine Baker, bien plus célèbres, transférés sur la montagne Sainte-Geneviève en 2025 et 2021. À cette occasion, l’historien Christophe Dickès publie chez Salvator Le Christianisme, religion d’historiens. Il y explicite notamment la réflexion de son illustre prédécesseur qui lui sert de titre : " c’est bien parce que notre civilisation est chrétienne qu’elle a su cultiver le goût de la recherche historique ". Le Résistant, juif républicain avait effectivement distingué dans la religion chrétienne une pionnière de la recherche historique. L’ouvrage de Dickès, construit en trois parties, commence cependant par un portrait de Marc Bloch, " historien citoyen " qui cultivait " l’humilité du chercheur " et qui, en son temps, " révolutionne les études historiques ". Et se conclut avec des textes pontificaux sur le rôle de l’Église dans l’étude du passé. " Je pense que l’histoire n’est pas simplement importante pour les papes mais pour les chrétiens eux-mêmes " affirme cependant l’auteur à Aleteia.
Aleteia : Marc Bloch va être panthéonisé ce mardi, que peut-on retenir de sa vie pour aujourd’hui ?
Christophe Dickès : Pour nous historiens, Marc Bloch est une référence incontournable. Pour les chercheurs en histoire, les étudiants et les passionnés, son Apologie pour l’histoire est une référence. Cependant, son livre ayant eu le plus de succès est sans conteste L’Étrange Défaite, écrit dans les jours suivants l'armistice de 1940. Ses autres livres, comme son œuvre majeure La Société féodale, sont moins connus.
En fait, on a redécouvert la vie et l’œuvre de Marc Bloch très tardivement, dans les années 1990, c’est-à-dire dans le sillage du mouvement souhaitant comprendre les années d’occupation et le régime de Vichy. Bloch, pour son courage pendant la Résistance, est alors apparu comme une figure inévitable. Personnage complexe, assez inclassable, il parle autant à la droite qu’à la gauche. Plutôt radical-socialiste, il fut aussi un grand patriote comme l’ont montré ses états de service pendant la Guerre de 1914-1918. Il plaçait la patrie et la République au-dessus de tout, et en tirait un sens aigu du devoir.
En particulier, qu’a-t-il apporté à l’histoire ?
Marc Bloch, avec son compère Lucien Febvre, révolutionne les études historiques. De leurs points de vue, celles-ci ne devaient pas se réduire à l’histoire événementielle, politique et militaire. Ce qu’on a appelé péjorativement l’" histoire bataille ". Il s’agissait pour eux d’élargir la vision et les champs de recherche en travaillant notamment sur l’histoire économique et sociale. Il a ainsi fait de l’histoire une science sociale globale, attentive au temps long, aux structures des sociétés et aux mentalités des peuples. Ce faisant, il a redéfini le métier d’historien. Ce mouvement s’est révélé dans la Revue des Annales d’histoire économique et sociale, publiée pour la première fois en 1929. Mais à l’époque, la revue, tirée à 500 exemplaires, est à peine lue… Il faut attendre l’après-guerre pour que ce mouvement s’affirme comme un courant intellectuel majeur.
Chaque chrétien doit se tourner vers son salut et donc " progresser " chaque jour dans cette perspective. Autrement dit, le temps devient une valeur, ce qui marque encore notre civilisation d’aujourd’hui. Ce sont les anticléricaux qui ont fait de l’Église une force refusant le progrès.
Lui, le juif républicain, qu’a-t-il voulu dire quand il a qualifié le christianisme de "religion d’historiens " ?
Marc Bloch a assez peu écrit sur l’histoire du christianisme et de l’Église. Mais le peu qu’il a pu écrire révèle un regard toujours pertinent avec un vrai sens de la formule. Plus particulièrement, dans son Apologie pour l’histoire, il affirme que l’Occident cultive le goût de la mémoire et de l’histoire. Il en trouve une explication dans le christianisme et écrit : " Le christianisme est une religion d’historiens. D’autres systèmes religieux ont pu fonder leurs croyances et leurs rites sur une mythologie à peu près extérieure au temps humain ; pour livres sacrés, les chrétiens ont des livres d’histoire. " Juif et agnostique, Marc Bloch considérait donc les écrits néotestamentaires comme des livres d’histoire, n’en déplaise à Michel Onfray. Et c’est bien parce que notre civilisation est chrétienne qu’elle a su cultiver le goût de la recherche historique au-delà naturellement des apports grec et latin. Et tout commence, si je puis dire, par la distinction de ce qui relève des récits historiques authentifiés – les fameux textes canoniques que sont les quatre évangiles, les Actes des apôtres et les lettres – des récits non retenus par l’Église : les textes apocryphes. Ce goût de la vérité imprègne l’histoire du christianisme, même si l’histoire de l’Église a longtemps été une histoire confessionnelle.
Qu’a apporté le christianisme à la discipline historique ?
L’apport du christianisme se pense sur le temps long. Tout d’abord, une figure se détache : celle d’Eusèbe de Césarée qui, au IIIe siècle, est à l’histoire de l’Église ce que Michelet est à l’histoire de France, si vous me permettez ce parallèle. Puis, dans l’Antiquité tardive, aux IVe et Ve siècles, l’histoire se fait humble : elle est désormais au service de la théologie. Après l’Antiquité, même les hagiographes font en partie œuvre d’historiens : dans leur recherche sur les vies de saints, ils veulent démêler le vrai du faux comme l’ont montré les travaux de l’historienne Marie-Céline Isaïa. Plus tard, au Moyen Âge, on commente les textes bibliques, là aussi en faisant œuvre d’historien. Le meilleur exemple est celui de Pierre le Mangeur qui, au XIIe siècle, est le maître en histoire par excellence : il contextualise, commente, compare, confronte les avis en lien notamment avec l’école juive de sa ville, Troyes. Mais il faut attendre Jean Mabillon, bénédictin du XVIIe siècle pour que la discipline historique se singularise : elle devient alors une science à part avec sa méthodologie. Bloch estime même que l’œuvre de Mabillon est l’une des plus importantes dans l’histoire de l’intelligence.
On oppose souvent progrès et religion… est-ce justifié ?
Cela me semble complètement absurde comme je l’ai montré dans Pour l’Église, ce que le monde lui doit (Perrin, 2024). Le progrès suppose une conception du temps particulière. Or, alors que l’Antiquité entretenait une conception cyclique du temps, le christianisme entretient, quant à lui, une conception " progressive " du temps. Pourquoi cela ? Parce que chaque chrétien doit se tourner vers son salut et donc " progresser " chaque jour dans cette perspective. Autrement dit, le temps devient une valeur, ce qui marque encore notre civilisation d’aujourd’hui. Ce sont les anticléricaux qui ont fait de l’Église une force refusant le progrès.
Je pense que l’histoire n’est pas simplement importante pour les papes mais pour les chrétiens eux-mêmes. Tout d’abord, l’histoire nous renvoie à ce que nous sommes, c’est-à-dire à notre identité.
Oppenheimer [le " père " de la bombe atomique, NDLR] estimait qu’il n’y aurait pas eu de sciences modernes sans le christianisme pour la raison que j’évoquais à l’instant : même si le terme de progrès n’existe pas au Moyen âge, les érudits d’alors veulent comprendre la nature pour une raison simple : ils souhaitent y trouver Dieu. C’étaient donc des hommes qui n’opposaient pas la foi et la raison. Ils estimaient que l’une éclairait l’autre et réciproquement. On parle d’une science arabe à juste titre. On devrait aussi parler d’une science chrétienne. L’affaire Galilée au fond, est l’arbre qui cache la forêt de cette science.
Vous évoquez dans votre livre des résonnances entre Marc Bloch et Joseph Ratzinger, ce qui peut paraître étonnant : pouvez-vous expliquer ?
Effectivement, cela peut surprendre. J’ai travaillé pendant plusieurs années sur l’œuvre de Benoît XVI et j’ai voulu créer un pont entre les deux personnages. Dans leur style d’abord, empreint d’humilité. On parle ici de l’humilité du chercheur dans sa volonté de comprendre les choses. Tous les deux étaient des érudits avec un esprit pénétrant, une ouverture d’esprit et une modestie mêlée à un sens du devoir. Mais je suis allé plus loin.
En effet, Marc Bloch avait demandé que l’on grave sur sa tombe l’épitaphe Veritatem dilexit, c’est-à-dire " Il aimait la vérité ". La devise de Ratzinger et pape Benoît XVI était, elle, Cooperatores veritatis soit " collaborateurs de la vérité " (3Jn 1, 8). Naturellement, la devise de Benoît XVI est liée à la recherche théologique alors que celle de Bloch renvoie à la recherche historique. Cependant, tous les deux expriment une disposition d'esprit faisant de la recherche une libération, dans le sens johannique du terme que nous connaissons bien : " la vérité vous rendra libres " (Jn 8, 32).
Pourquoi la connaissance du passé est-elle si importante pour les papes, qui ont souvent rappelé sa nécessité ?
Je pense que l’histoire n’est pas simplement importante pour les papes mais pour les chrétiens eux-mêmes. Tout d’abord, l’histoire nous renvoie à ce que nous sommes, c’est-à-dire à notre identité. Comme le dit Jean-Paul II : " L'ignorance de son propre passé conduit fatalement à la crise et à la perte d'identité des personnes et des communautés. " Il existe, selon les mots de Bloch, une " solidarité des âges ". Nous sommes aussi redevables des personnes qui nous ont précédées. Les hommes du Moyen âge disaient que nous étions des nains juchés sur des épaules de géants. Au Xe siècle, Odon de Cluny demande à ce qu’on célèbre les morts autour de la Toussaint afin de leur rendre hommage dans ce sens.
Cependant, l’histoire ne doit pas nous inciter au relativisme. Certains me disent : " L’Église est en crise ? Peu importe, elle l’a déjà été et elle s’en sortira ". J’estime cela comme une forme de paresse intellectuelle. L’histoire est un discernement de l’intelligence. Elle nous enseigne à réfléchir sur le passé, afin de comprendre le présent et d’envisager l’avenir. L’histoire nous incite à la prudence dans le sens grec du terme : c’est-à-dire qu’elle nous pousse à l’action afin de ne pas répéter les erreurs du passé ou de corriger les erreurs du présent en s’inspirant du passé. Là aussi, la démarche renvoie à Marc Bloch qui affirmait que " L’histoire n’est pas la science du passé. Elle est la science des rapports du présent et de l’avenir. " Elle est, selon la tradition antique latine, maîtresse de vie et de vérité.
Y a-t-il une manière chrétienne d’appréhender l’histoire, à la fois la discipline et le devenir ?
Le christianisme est fondé sur des récits historiques. Pour les catholiques, il s’agit de l’histoire de l’incarnation divine dans le temps des hommes. Dans le Prologue de Jean, la formule centrale est " le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous ". Des mots qui disent la venue de la Parole de Dieu dans le monde sous une forme humaine. C’est-à-dire dans l’histoire… Oui, le christianisme est une religion d’historiens, qu’on soit croyant ou non.
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