Pour la troisième fois, le texte du projet de loi visant à légaliser l’aide à mourir revient à l’Assemblée nationale, durci par ses partisans. Le docteur Jean-Marie Gomas, l’un des fondateurs du mouvement des soins palliatifs en France, et le docteur Pascale Favre, co-auteur avec lui de "Fin de vie : peut-on choisir sa mort ?" (Artège), s’insurgent contre le refus obstiné d’écouter les soignants. Ils appellent à résister à la désinformation.
La société veut changer son regard sur la dignité, la liberté, l’autonomie ? Soit. Mais qu’elle écoute d’abord ceux qui savent vraiment ce qu’est la maladie et la "liberté" qui reste au patient, c’est-à-dire les soignants, les médecins, les travailleurs sociaux... Non, l’euthanasie n’est pas le "soin ultime", ce n’est pas un soin du tout ! c’est l’administration directe de la mort.
Le chemin du mourir
Nombre de partisans de l’euthanasie ont été traumatisés par l’accompagnement indigne d’un de leurs proches, qu’ils ont vu crier de douleur ou de souffrance : le constat est réel, hélas. Mais la leçon à en tirer n’est pas le droit d’accéder à l’euthanasie, c’est l’urgence de donner au monde soignant enfin les moyens nécessaires pour développer les prises en charge au temps de la fin de la vie, des formations pour mettre en pratique les lois existantes. La mort reste et restera tragique, quelle qu’en soit la modalité. La société se doit d’accompagner le chemin du mourir dans les meilleures conditions possibles.
Nous qui avons accompagné des milliers de malades, jeunes ou vieux, jusqu’à leurs derniers instants, nous pouvons témoigner ici que tous les patients au temps de la maladie grave et plus encore à l’approche de la mort repoussent leurs limites, modifient leur référentiel. Toutes les familles qui pensaient "ne pas supporter", souhaitent alors aller le plus loin possible, parce que la vie nous tient, psychanalytiquement, symboliquement, fondamentalement. Chevillée au fond de nous. À condition bien sûr que les symptômes soient parfaitement pris en charge, ce qui est loin d’être toujours le cas.
L’inquiétude des personnes fragiles
Le discours médiatique majoritaire refoule cette réalité palliative, entretenant l’illusion d’une euthanasie qui serait un progrès et qui serait demandée par une majorité de Français, diffusant films à charge, interviews de patients révoltés par des fins de vie dans des conditions indignes, et occultant les témoignages inverses, pourtant nombreux. Si, effectivement, certains d’entre eux souhaitent accéder à une mort programmée en refusant de vivre des périodes avancées de leur maladie, ils sont très minoritaires et mettent en grande difficulté une majorité de personnes particulièrement inquiètes à l’idée de l’adoption de cette loi. En effet, personnes handicapées, personnes âgées, personnes suicidaires se sentent directement impactées par un tel texte.
Mais depuis quand la liberté, c’est de penser "ce que je veux, où je veux, quand je veux", et de l’exiger ? Cela, ce n’est pas la liberté, c’est l’anéantissement du lien social et de la solidarité, le non-respect de ce qui nous fait vivre en société, de ce qui nous fait faire civilisation.
Les exemples venus de l’étranger sont édifiants : les euthanasies en Belgique et les suicides assistés en Suisse ont été multipliés par 8 en 20 ans. 800% d’augmentation, à rapporter à une évolution de la population d’environ 20%. Avec une insuffisance de contrôle flagrante. Le Québec lui-même, qui voit à ce jour plus de 8% des décès se faire par euthanasie, commence à s’en alarmer.
L’anéantissement du lien social
En France, chaque passage en commission à l’Assemblée nationale a vu le rejet systématique — questionnant le principe même de la démocratie — de tous les amendements de protection, à l’inverse des amendements d’aggravation, au prétexte illusoire d’une "liberté " absolue. Mais depuis quand la liberté, c’est de penser "ce que je veux, où je veux, quand je veux", et de l’exiger ? Cela, ce n’est pas la liberté, c’est l’anéantissement du lien social et de la solidarité, le non-respect de ce qui nous fait vivre en société, de ce qui nous fait faire civilisation.
Dans un monde commun, la liberté a des limites. La structuration de notre "vivre ensemble " nécessite des repères, des référentiels. Ce n’est pas être "conservateur " que de défendre les valeurs qui font notre socle ; comme ce n’est pas un progrès de répondre par la mort à ceux qui souffrent lorsqu’on est dans l’incapacité de leur proposer les soins dont ils ont besoin…
"Donner la mort" n’est pas un soin
Nous, soignants, qui côtoyons au quotidien les personnes concernées, nous qui savons leur ambivalence, vous demandons de résister à la désinformation. Une fois la porte entrouverte, elle ne pourra que s’ouvrir plus grande, c’est d’ailleurs le projet explicitement assumé des militants pro-euthanasie.
Contrairement aux affirmations souvent répétées, le texte en discussion est déjà l’un des plus permissifs au monde : la plupart de ses critères sont, en fait, subjectifs, les délais express, les recours quasi-inexistants. De toute façon, tous les pays qui ont dépénalisé nous montrent qu’aucun critère ne tient, la loi évoluant vers toujours plus d’élargissement. Plus grave encore, ce texte intervient dans le contexte actuel d’une carence majeure de l’accès aux soins, qui touche au plus près chacun de nos concitoyens. Sans parler de l’exorbitant pouvoir que donnerait à nous, médecins, cette permission d’administrer la mort, avec bien peu de contrôle. Pouvoir dont la majorité d’entre nous ne veut pas : "donner la mort " n’est pas un soin.
Le sabotage des soins palliatifs
Une loi sur les soins palliatifs vient d’être votée, le 26 mai. Son l’objectif est de renforcer celle qui existe déjà — depuis plus de 25 ans — mais qui n’a jamais été convenablement appliquée. Or, la question prioritaire reste celle des ressources qui sont allouées au secteur et les promesses là encore non jamais été tenues… Une loi autorisant la mort provoquée viendrait évidemment saboter immédiatement ce texte.
Aucun pays n’a réussi à revenir en arrière après une dépénalisation de l’euthanasie ou du suicide assisté ; les députés sont à quelques jours de voter l’irréversible. Ce n’est pas une "aide" à mourir, c’est une administration de la mort. C’est une destruction supplémentaire d’un système de santé déjà à l’agonie.
Pratique :












