L’écrivain et journaliste Michel Cool regrette le délaissement médiatique de la commémoration de l’Appel du 18 juin. Pour lui, cet acte "déraisonnable" du général de Gaulle fut un acte de rupture et d’espérance, porteur d’une refondation morale de la France.
On reste coi, devant l’indécence des chaînes d’information en continu ! À l’écran, les images en direct du Mont-Valérien, 86 ans après l’Appel du 18 juin, défilent comme un fond sonore. Dans le même temps, les commentateurs s’égosillent sur le détroit d’Ormuz, sa réouverture après l’accord Washington-Téhéran. Certes, l’actualité géopolitique mérite l’attention. Mais quand même ! cette prétendue couverture en direct, ce journalisme de pacotille, maltraite à la fois le téléspectateur — réduit à un consommateur passif d’images — et l’événement, relégué au niveau de prétexte, d’attrape-regard pour appâter le chaland et parler d’autre chose. La commémoration du 18 juin ne méritait-elle pas mieux que ce mépris affiché ? Où est passée la mission sacrée des journalistes : expliquer non seulement ce qui se passe, mais ce que cela signifie aujourd’hui ? Ce dédain pour l’Histoire, sa portée symbolique, sa résonance actuelle pour des générations qui ignorent tout des sacrifices de leurs aïeux, est une insulte à la mémoire de ceux qui ont payé de leur sang la libération de la France.
Résistant contre lui-même
Le délaissement médiatique de cette page sombre et glorieuse de notre histoire rappelle la solitude abyssale dans laquelle le général de Gaulle, seul, a lancé son appel le 18 juin 1940. Après l’armistice signé par le maréchal Pétain et la mise sous tutelle nazie de la France, il incarne, en exil à Londres, la résistance d’un pays à genoux. Cet homme, alors inconnu du grand public, simple général de brigade à titre temporaire, relève le glaive abandonné par les élites militaires, politiques et intellectuelles. Son acte, déraisonnable aux yeux de tous, est l’aboutissement d’une vie dédiée à une "certaine idée de la France" — une idée si puissante qu’elle le pousse à transgresser les règles militaires et les impératifs de la légalité. "Ce fut épouvantable, Malraux !", confiera-t-il plus tard à son "ami génial", évoquant ces heures où il dut braver sa hiérarchie, quitter le sol national, franchir le Rubicon de la Manche. Plongé dans une solitude physique et morale absolue, il dut d’abord résister contre lui-même : les premières recrues de la France Libre tardèrent à venir. Et ce furent de pauvres pêcheurs de l’île de Sein, et non des notables, qui rallièrent pour commencer son drapeau.
Des solitaires et des silencieux
C’est cette glorieuse solitude qu’Antonin Baudry restitue avec brio dans le premier épisode de son film La Bataille De Gaulle, sorti en début de ce mois de juin. Malraux, dans Les Chênes qu’on abat, présente le Général davantage comme un mystique que comme un chef de guerre. Puisant dans le silence et la solitude la force de ses victoires — moins militaires que morales, moins stratégiques que spirituelles —, l’Appel du 18 juin est historique précisément parce qu’il est l’acte déraisonnable d’un réaliste passionné pour qui l’étoile France ne pouvait s’éteindre. "La flamme de la Résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra jamais", déclare-t-il le 18 juin 1940 au micro de la BBC. Simon Abkarian, acteur français d’origines arménienne et libanaise, incarne magistralement cet homme déchiré entre l’appel irrésistible à la grandeur et la lucidité implacable sur ses moyens dérisoires. Sur le papier, la France Libre n’avait aucune chance de survie et de réussite… Et pourtant, elle permit à la France de siéger parmi les vainqueurs en 1945. Julian Jackson, biographe britannique de De Gaulle, rapporte cette réponse du Général à un aumônier militaire lui demandant pourquoi il s’entourait souvent de silence : « Tous ceux qui ont fait quelque chose de valable et de durable ont été des solitaires et des silencieux. »
Une éthique de la responsabilité
Comment ne pas opposer cette solitude choisie de l’homme qui change le cours de l’Histoire par la force de son caractère à la cohorte bruyante des candidats à l'élection présidentielle de 2027 se revendiquant sans le moindre complexe de la geste gaullienne ? À droite, surtout, ils se piétinent, faisant accroire que le gaullisme est leur apanage. Or, réduire celui-ci à la droite est une hérésie : elle permet à ses thuriféraires d’oublier leurs trahisons et leurs reniements. "La France, c’est tout à la fois, c’est tous les Français… Ce n’est pas la Gauche, la France ! Ce n’est pas la Droite, la France !", proclamait le Général. Lui qui, dans son gouvernement, fit travailler ensemble des hommes de gauche (André Malraux, Edgar Pisani), du centre (Antoine Pinay, Maurice Schumann) et de droite (Michel Debré, Georges Pompidou). Le gaullisme n’est pas une politique classique de droite, comme le rabâchent une légion d’héritiers présumés. Et un pèlerinage médiatisé à Colombey-les-Deux-Églises ne fait pas forcément foi ! Fondé sur un acte de rupture et d’espérance contre toute espérance, ce qu'on appelle le gaullisme est d’abord une éthique de la responsabilité, assortie d’une mystique universaliste : "Il y a un pacte séculaire entre la liberté du monde et la grandeur de la France" (discours de Bayeux, 16 juin 1946). Cette vision est antagoniste de celle, racornie et xénophobe, des populistes et de l’extrême-droite. En matière de gaullisme, c’est presque toujours "çui qui dit qu’y est qu’y est pas" !
Pas de successeurs
"Le rival du Manifeste de Marx n’est pas une théorie gaulliste, c’est l’Appel du 18 juin", assurait André Malraux en 1975. L’écrivain, le résistant, le ministre, l'ami indéfectible du Général jusqu'à sa mort en 1970, soulignait ainsi la dimension fondatrice, presque révolutionnaire, de cet appel lancé dans la plus extrême solitude, alors que la France — grande puissance européenne et coloniale — avait été vaincue, envahie, occupée en l'espace de quelques jours. L’acte inouï de Charles de Gaulle, qui lui valut d’être condamné à mort par contumace par le régime de Vichy, incarne une rupture avec les idéologies traditionnelles et une refondation morale de la France. Yves de Gaulle, l’un de ses petits-fils assumant le porte-parolat de la famille, affirmait le 8 mai dernier que le Général ne pouvait avoir de successeurs. Mais il soulignait aussi qu’Emmanuel Macron avait, depuis 2017, renforcé la défense militaire de la France, en doublant le budget des armées, comme aucun autre président avant lui depuis son grand-père. Sous-entendu : si le gaullisme n’a pas de successeurs en titre, il peut inspirer de nouvelles énergies dans de nouvelles circonstances.
De Gaulle lui-même n’avait pas prévu d’héritiers. Catholique pratiquant, au demeurant pragmatique et attaché à la laïcité de l'État, il cultivait la vertu Espérance : "L'Espérance voit ce qui n'est pas encore et qui sera", écrivait Charles Péguy, l'un de ses auteurs de prédilection. Charles de Gaulle croyait ainsi fermement que son œuvre pourrait inspirer de nouvelles générations : "Puisque tout recommence toujours, ce que j’ai fait sera, tôt ou tard, source d’ardeurs nouvelles, après que j'aurai disparu", écrit-il à la fin de ses Mémoires de guerre. Citation à méditer sans bruit mais en profondeur, que l’on soit candidat à l’Élysée… ou simple électeur.












