C’est une ville qui repose sur une idée fausse, raconte l’essayiste Charlotte de Vilmorin. À Starbase, la cité pensée par Elon Musk, le progrès technologique a tous les droits, c’est lui qui privatise votre quotidien. Qui en paiera le prix ?
Elon Musk vient de franchir un cap symbolique : avec l’introduction en bourse de SpaceX le 12 juin, il est devenu l’homme le plus riche de l’histoire et le premier trillionaire. Mais au-delà des records financiers, c’est une autre réalité qui doit nous interroger : celle d’un pouvoir économique si concentré qu’il permet à un seul homme de redéfinir, à son échelle, les règles de la vie en société. Et ce n’est pas dans l’espace qu’il a commencé, mais bien sur Terre, à Starbase, au Texas !
Des cités-usines autarciques
Starbase, c’est une ville. Une ville comme les autres, mais en pire (ou en mieux, selon le point de vue). Ici, tout appartient à SpaceX : les logements, les écoles, les routes, les parcs, même le bar à sushis. Les rues sont fermées par des portes électroniques, les espaces communs sont réservés aux employés de l’entreprise, et la mairie, élue par un corps électoral composé presque exclusivement de salariés de SpaceX, prend des décisions qui profitent systématiquement… à SpaceX. Les habitants historiques de Boca Chica, le village originel, se retrouvent progressivement exclus, leurs terres rachetées, leurs accès restreints, leurs voix ignorées. "C’est comme vivre dans une dictature", confie l’un d’eux dans un article passionnant du NY Times. On est loin de l’image du génial innovateur qui veut sauver l’humanité, mais plutôt dans un féodalisme moderne, où le patron décide de tout, et où ceux qui ne font pas partie du club n’ont plus leur place.
À Starbase, les travailleurs s’épuisent dans des journées de 12 heures, les riverains sont exclus de leur propre village, et les accidents sont étouffés.
Ce modèle ahurissant n’est pas nouveau. Il rappelle les villes-entreprises du XXe siècle, ces utopies où des industriels tentaient de façonner une société idéale, entièrement contrôlée par leur vision. Fordlandia, au cœur de l’Amazonie brésilienne, en est l’exemple le plus frappant. En 1928, Henry Ford, le fondateur de l’empire automobile, décide de construire une cité usine autarcique pour produire du caoutchouc, loin des syndicats et des grèves qui perturbent ses usines américaines. Ici, tout est conçu selon ses principes : les maisons sont alignées à l’américaine, les travailleurs brésiliens doivent adopter un régime végétarien imposé, et les loisirs sont limités à des activités "morales" comme la danse carrée ou les lectures de poésie. Les managers américains vivent dans un quartier séparé, avec des bungalows style Cape Cod, tandis que les ouvriers locaux triment sous un soleil écrasant, dans des conditions de travail dignes du XIXe siècle.
Un symbole d’hybris industrielle
Mais l’utopie tourne au cauchemar. Les arbres de caoutchouc, plantés trop serrés, meurent en masse, décimés par des parasites. Les travailleurs, excédés par le paternalisme étouffant de Ford, se révoltent en 1930 : ils brisent les horloges de pointage, incendient les entrepôts, et forcent les managers à fuir dans la jungle. En quelques années, Fordlandia devient un symbole d’hybris industriel : un projet où l’orgueil d’un seul homme a écrasé la réalité sociale et écologique. La cité est abandonnée en 1945, avalée par la forêt, comme si la nature elle-même avait obtenu justice.
Le progrès technologique justifie tout
Mais pourquoi Musk croit-il que son projet peut réussir là où les autres ont échoué ? Le problème, c’est que ce modèle repose sur une idée fausse : celle que le progrès technologique justifie tout. Que l’innovation prime sur l’éthique. Que la fin (coloniser Mars et sauver l’humanité — rien que ça !) justifie les moyens : l’exclusion, la privatisation de l’espace public, la concentration du pouvoir. Mais à quel prix ?

À Starbase, les travailleurs s’épuisent dans des journées de 12 heures, les riverains sont exclus de leur propre village, et les accidents sont étouffés, comme la mort d’un employé de 25 ans, où les pompiers ont été empêchés d’accéder à la ville, parce qu’un service de soins privé était déjà sur le lieu… "Qui paiera le prix de ses échecs ?", demande le New York Times. La réponse est invariablement la même : toujours les mêmes ! Ceux qui n’ont pas les moyens de partir. Ceux qui n’ont pas voix au chapitre. Ceux pour qui la « colonisation » n’est pas une aventure, mais une privatisation de leur quotidien.
Un avertissement
Musk parle de sauver l’humanité en la rendant multiplanétaire. Mais sur Terre, son projet ressemble surtout à une colonisation par le capital et le pouvoir autocrate. Starbase n’est pas une étape vers Mars. C’est un avertissement pour nous tous. Un avertissement sur ce qui arrive quand on laisse un homme, aussi "génial" ou "visionnaire" soit-il, redéfinir les règles du jeu sans contrôle, sans contre-pouvoir, sans limite. L’histoire nous l’a déjà appris : les utopies autoritaires finissent toujours par se briser contre la réalité. Que ce soit par la révolte des opprimés ou par la nature qui reprend ses droits, le pouvoir sans limite a toujours un prix…












