Saint Augustin d’Hippone, père de l’Église, philosophe et théologien majeur de l’Occident chrétien, se trouve au centre de l’attention depuis le début du pontificat de Léon XIV. Celui qui s’est présenté dès son élection comme un "fils de saint Augustin" a réservé à l’Algérie l’un de ses premiers déplacements internationaux, en avril dernier. Il s’est ainsi rendu à Annaba, l’antique Hippone dont saint Augustin fut l'évêque durant 35 ans. Mais ce n’est pas là qu’il est enterré : ses restes furent en effet transférés à Pavie dans des circonstances rocambolesques, qui donnent au pape une occasion de visiter cette ville de Lombardie qui compte actuellement 70.000 habitants.
Pour comprendre cette histoire, il faut d’abord retourner en Afrique du Nord. Né à Thagaste, dans l’actuelle Algérie, en 354, Augustin devient évêque d’Hippone en 395. Il y meurt en 430, alors que la ville est assiégée par les Vandales. Selon le témoignage de son disciple Possidius, auteur de la Vie de saint Augustin, le grand docteur de l’Église est enseveli dans sa cité épiscopale, où sa tombe devient rapidement un lieu de vénération.
Un détour par la Sardaigne
Mais l’histoire de ses reliques ne fait alors que commencer, les bouleversements politiques et religieux de l’Afrique du Nord conduisant progressivement à leur déplacement. D’après la tradition rapportée par le moine anglais Bède le Vénérable dans son Martyrologe, les restes d’Augustin auraient été transférés en Sardaigne par des évêques catholiques chassés d’Afrique par le roi vandale Hunéric au Ve siècle. Ils y demeurent plusieurs siècles, jusqu’à ce que les incursions musulmanes en Méditerranée rendent leur conservation plus incertaine.
C’est alors qu’intervient l’épisode le plus étrange de cette histoire. Vers 720, le roi lombard Liutprand aurait racheté les reliques et organisé leur transfert vers Pavie, capitale de son royaume. Elles sont déposées en 723 dans la basilique Saint-Pierre-au-Ciel-d’Or (San Pietro in Ciel d’Oro), qui demeure aujourd’hui encore l’un des principaux sanctuaires augustiniens du monde. Cette translation constitue un événement majeur pour la chrétienté médiévale et contribue au rayonnement spirituel de Pavie pendant des siècles.
Des reliques moins un cubitus
Pourtant, de nombreuses zones d’ombre subsistent et les sources historiques sont parfois contradictoires. Après d’importantes investigations ecclésiastiques, le pape Benoît XIII reconnaît officiellement en 1728 l’authenticité des reliques. Celles-ci sont temporairement déplacées à la cathédrale de Pavie après la dissolution des ordres religieux et l’expulsion des Augustins en 1780, avant de retrouver leur sanctuaire historique en 1900.

Aujourd’hui, ces reliques - à l’exception du cubitus de son bras droit, transféré en Algérie au XIXe siècle - reposent dans la majestueuse Arche de saint Augustin, un monument gothique en marbre réalisé au XIVe siècle et considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de la sculpture lombarde. Chaque année, des pèlerins venus du monde entier s’y recueillent, attirés par l’héritage intellectuel et spirituel de celui que l’on surnomme le “Docteur de la grâce”.
Léon XIV sur les traces de Benoît XVI
Parmi les pèlerins les plus illustres de la période contemporaine figure Benoît XVI, venu le 22 avril 2007. Dans son homélie, le pontife allemand avait expliqué que "la ville de Pavie parle de l'un des plus grands convertis de l'histoire de l'Eglise", saint Augustin. "Après la grande confusion d'une histoire agitée, le roi des Lombards fit l'acquisition de sa dépouille pour la ville de Pavie, de sorte qu'aujourd'hui, il appartient de façon particulière à cette ville, et en elle et d'elle, il nous parle à tous, à l'humanité", avait rappelé le pape. Par ailleurs, dans son discours à la basilique, Benoît XVI avait exprimé “son affection, de manière particulière, au Prieur général des Augustins, le Père Robert Francis Prevost”, venu l’accueillir dans ce lieu.
À l’heure où celui qui est devenu le pape Léon XIV s’apprête à son tour à visiter la cité lombarde, cette histoire des reliques du saint d’Hippone est aussi celle d’une mémoire commune entre les peuples de la Méditerranée. Elle ancre ainsi le pontificat de ce pape américano-péruvien dans un espace géographique, culturel et spirituel auquel son prédécesseur le pape François était très attaché, et qui demeure le terreau d’un christianisme en mouvement, marqué par des expériences de souffrances et d’exil, y compris post mortem. Mais ces déplacements ont aussi permis à des dévotions de fleurir en de nouveaux lieux : le déplacement des reliques de saint Augustin à Pavie montre l’exemple de contingences politiques ayant finalement porté des fruits spirituels inattendus dans cette région de l’Italie.










