"Quand on m'a demandé d'être aumônier, j'ai freiné des quatre fers. J'ai toujours eu une peur bleue des hôpitaux. Une véritable trouille !" Au téléphone, le père Dominic Schubert rit de cet aveu. Ce prêtre du diocèse de Paris, âgé de 66 ans, est pourtant bel et bien aumônier d'hôpital, à Georges Pompidou, dans le 15eme arrondissement de la capitale. "Jamais mon cœur ne m'aurait mené là. Mais la Providence, oui ! D'ailleurs, une fois sur place, tout a changé : c'est devenu une évidence; la meilleure chose qui me soit arrivée", s'enthousiasme le prêtre.
Peu connus du grand public, ils sont les témoins discrets de ces respirations qui s'éteignent doucement dans les chambres d'hôpital; mais aussi un appui sans faille pour ceux qui restent, brisés par la séparation. "Un aumônier est le seul agent hospitalier qui est là au nom de sa foi, quelle qu’elle soit. Il se rend présent sur le terrain pour aller à la rencontre des malades, des proches ou du personnel et pour répondre à leurs questions existentielles", explique à Aleteia Jeanne Mombelli, déléguée diocésaine à la Pastorale de la Santé et responsable de l’aumônerie catholique des hôpitaux et des cliniques du diocèse de Montpellier. Aumônier depuis 24 ans, elle a notamment passé 15 ans dans les services de pédiatrie.
La vie après la mort, les raisons de la souffrance... ce sont des questions profondes, pour lesquelles tout le monde cherche des réponses tôt ou tard. Et de ces interrogations jaillit souvent un besoin de transcendance et donc, de Dieu.
Selon le cadre juridique des aumôneries hospitalières (notamment le Code de la santé publique), l’aumônier peut être un ministre du culte ou un laïc mandaté par une religion reconnue, qui intervient dans les établissements de santé pour garantir la liberté de religion des patients, assure un accompagnement spirituel des malades qui en font la demande (ou via leur famille), peut organiser ou faciliter des offices religieux dans l’hôpital. Les aumôniers peuvent aussi bien agir à titre bénévole qu'être salariés par l'hôpital, et, pour les catholiques, par le diocèse. Dans les hôpitaux publics, l'État requiert depuis 2017 un diplôme universitaire "interculturalité, laïcité, religions", agréé par le ministère de l’intérieur, pour pouvoir intervenir.
La première qualité nécessaire pour être aumônier ? L'écoute. Une fraternité silencieuse qui reconnaît la souffrance du malade, l'incompréhension ou la révolte des proches face à l'approche inexorable de la mort, les doutes des soignants. C'est donc avant tout une présence, résume le père Schubert. "Ma nature profonde aime faire des choses, être actif, voire proactif, organiser, atteindre des objectifs. Mais en tant qu'aumônier, ce n'est pas la même posture, remarque-t-il, c'est-à-dire qu'on ne fait rien en soi. On ne peut absolument rien s’approprier de ce qu’on vit ici et c’est pourtant étonnamment concret".
Accompagnement et sacrements
L'aumônier déambule dans les couloirs, il pousse les portes des chambres, parfois pour un simple bonjour distant et poli, d'autres fois pour discuter de longues minutes sur le sens de la vie et le pourquoi de la mort. "La vie après la mort, les raisons de la souffrance... ce sont des questions profondes, pour lesquelles tout le monde cherche des réponses tôt ou tard. Et de ces interrogations jaillit souvent un besoin de transcendance et donc, de Dieu", note Jeanne Mombelli.
"Souvent, avec la souffrance physique, vient une souffrance morale... Et cette souffrance morale laisse apparaître une souffrance spirituelle", abonde Sandrine Froleon, aumônier à l'hôpital de Pellegrin de Bordeaux, qui regroupe à lui seul plus de 3.000 lits. Pour cette femme de 53 ans, qui occupe un 4/5e depuis quatre ans, devenir aumônier a été une évidence après avoir elle-même connu la maladie. Co-dirigeante d'une entreprise familiale avec une carrière internationale de plus de 25 ans, elle subit plusieurs radiothérapies de cancer et décide à sa sortie de visiter les malades. "J'ai été touchée par la solitude vécue autour de moi. L'expérience de cette fragilité m'a poussée à entamer les démarches", confie-t-elle.

Outre l'accompagnement et le réconfort, l'aumônier a également pour mission d'assurer au patient qui le demande l'accès aux sacrements. "Je m'occupe bien entendu de la messe dans la chapelle, et ensuite nous organisons beaucoup de rencontres autour des sacrements : le sacrement des malades, des baptêmes... Il y a aussi beaucoup de levées de corps", détaille à Aleteia le père Schubert. L'organisation d'un rituel de funérailles "change beaucoup de choses", explique Sandrine Froleon qui travaille quotidiennement dans un service pédiatrique. "La particularité d'un tel service est que la souffrance d'un enfant, pour un parent, est vraiment insupportable. Les soignants sont souvent démunis face à cela. Organiser un rituel porteur d'espérance aide beaucoup à ne pas sombrer", poursuit-elle. Cette proximité spirituelle touche et transforme bien souvent ceux qui s'y attendent le moins, témoigne Jeanne Mombelli.
"Un jour, un père catholique, profondément croyant, me fait appeler auprès de son enfant qui va mourir. Je me rends auprès de cette famille, mais en réalité, le père est tétanisé par la peur et le désespoir. Sa femme, alors même qu'elle n'est pas croyante, me demande de lui parler de mon Dieu. Elle se met à lire l'Évangile au chevet de son enfant. C'est finalement elle qui a témoigné d'une forme d'apaisement surhumain : elle savait que son enfant avait un père au Ciel, une mère au Ciel, et un frère, le Christ. Elle a vécu quelque chose de renversant."
Contre toute attente, les hôpitaux se révèlent être le lieu privilégié de la rencontre avec ce Dieu que tout le monde pensait être mort. Ils sont le symbole par excellence de ce paradoxe d'une société qui se sécularise tout en cherchant désespérément la lumière. "Il y a beaucoup de besoins sous-jacents, cachés, étouffés même, et qui sont déclenchés par la présence de l'aumônier. Des personnes qui n’auraient jamais pensé à ça découvrent une aspiration profonde à un accompagnement spirituel", relève Jeanne Mombelli. "Ce n'est pas parce que ce n'est pas verbalisé que le besoin n’existe pas."
Le dilemme de "l'aide à mourir"
Alors que se poursuit la navette parlementaire pour le texte devant légaliser "l'aide active à mourir", mot feutré désignant en réalité l'euthanasie et le suicide assisté, les aumôniers partagent une seule et même inquiétude : comment accompagner les patients qui auraient formulé une telle demande ? Sur le terrain, les équipes d’aumônerie se préparent déjà à l’éventuelle entrée en vigueur du texte. "Nous réfléchissons beaucoup, avec angoisse, à la manière d’accompagner pastoralement les personnes qui demanderaient l’euthanasie ou qui seraient concernées par cette démarche", confie Jeanne Mombelli.
Une réflexion d’autant plus difficile que, pour elle, l’accompagnement spirituel ne saurait être assimilé à une approbation de l’acte. "Nous ne cautionnons rien. Mais en même temps, nous ne pouvons pas ne pas être là." Toute la difficulté réside dans cette tension. "Il faut que nous arrivions à savoir jusqu’où nous pouvons aller dans l’accompagnement. C’est une ligne de crête dangereuse. Nous y travaillons déjà pour discerner comment faire et comment nous positionner."
"Cela me fait froid dans le dos", soupire le père Schubert qui rappelle que l'hôpital est avant tout construit "autour de l'idée de soin". "C'est un drame. On est en train de normaliser le geste qui donne la mort, au lieu d'accompagner et se soulager", s'afflige quant à elle Sandrine Froleon, qui ne cache pas ses doutes quant à la posture à adopter. "Je compte sur l'Esprit saint pour me guider si jamais cela devait arriver. Je ne sais pas comment je devrais faire, je ne sais même pas si je devrais le faire", confie-t-elle. Et d'ajouter : "J'ai encore espoir qu'il advienne un sursaut de conscience général. Mais peut-être suis-je naïve. En attendant, nous allons continuer notre mission."









