Léon XIV se rend ce 20 juin à Sant’Angelo Lodigiano, en Lombardie, pour rendre hommage à Françoise-Xavière Cabrini, non seulement la première sainte de son pays, les États-Unis, mais aussi une pionnière avec laquelle il partage beaucoup.
C’est en "fils de saint Augustin" que Léon XIV se rend ce samedi 20 juin à Pavie sur la tombe de son père spirituel. Dans la basilique Saint-Pierre-au-Ciel-d'Or, l’ancien prieur de l’Ordre de Saint-Augustin revient aux sources de sa spiritualité dans un lieu qu’il connaît très bien, lui qui y avait accueilli le pape Benoît XVI en 2007. Avant de rentrer à Rome au terme de cette journée, Léon XIV doit faire un petit détour en hélicoptère pour rejoindre, à quelques minutes de vol, la ville de Sant’Angelo Lodigiano. Une bourgade parmi tant d’autres dans la plaine du Pô, sans histoire, si ce n’est qu’elle a vu naître en 1850 sainte Françoise-Xavière Cabrini, la première sainte des États-Unis.
Cependant, la carte d’identité américaine de la sainte — qu’elle obtint principalement pour des raisons administratives, malgré un vrai amour pour les États-Unis — ne motive probablement pas la venue de Léon XIV à Sant’Angelo Lodigiano, où il doit vénérer la relique du cœur de "Mother Cabrini". Mais pas seulement, car l’histoire personnelle du natif de Chicago et la destinée extraordinaire de la fondatrice des Sœurs missionnaires du Sacré-Cœur de Jésus, morte dans cette même ville peu avant Noël 1917, semblent par bien des aspects comme des destins croisés à près d’un siècle de distance.
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"Pas vers l'Orient, mais vers l'Occident !"
Née à Sant’Angelo Lodigiano dans une famille d’agriculteurs très pieux, Françoise-Xavière — un prénom qui la prédestine à sa future vocation — a grandi dans l’admiration des missions étrangères, lisant leurs aventures dans un journal auquel était abonné son père. "Elle a toujours eu le désir de devenir missionnaire et on raconte même qu’enfant, elle jouait à envoyer ses amies en mission", confie en riant sœur Patricia. En poste à Rome, cette Argentine est l’actuelle assistante générale des Sœurs missionnaires du Sacré-Cœur de Jésus, congrégation que Françoise-Xavière Cabrini a finalement décidé de fonder en 1880.
Sœur Patricia souligne le défi que représenta pour cette jeune enseignante de 30 ans le lancement de cette communauté. Les ordres missionnaires féminins étaient alors une chose assez nouvelle, elle avait des problèmes de santé et souvent l’argent manquait. "Mais elle avait une grande force intérieure, une immense détermination", raconte-t-elle. Rêvant initialement de partir en Chine, la jeune Italienne trouva sur sa route le pape Léon XIII, qui avait un tout autre projet pour elle. "Pas vers l'Orient, mais vers l'Occident !", lui demanda-t-il, après avoir été alerté sur le sort des migrants italiens de l’autre côté de l’Atlantique par saint Jean-Baptiste Scalabrini. La jeune femme traversa donc l’océan.
Un esprit pionnier
Les migrants italiens étaient alors victimes d’une certaine hostilité de la part de la population américaine. On leur confiait des métiers très difficiles, voire dangereux, notamment dans la construction mais aussi dans les mines de l’Ouest du pays. Ouvrant de très nombreuses maisons en seulement quelques années, la fondatrice fit tout pour que ses religieuses travaillent au plus près de ces populations.
"Mère Cabrini fait partie de cette histoire à la fois difficile et glorieuse de la construction des États-Unis", explique sœur Patricia, qui souligne sa capacité à s’appuyer sur des laïcs, à se constituer des réseaux et à traverser les terres, de l’Atlantique jusqu’au Colorado. "Elle aimait beaucoup ce pays, elle y a trouvé un terrain idéal pour exprimer pleinement ses vertus de femme très entreprenante, positive, capable de parler au banquier et à l’homme politique comme aux plus pauvres", raconte-t-elle.
Mother Cabrini, un modèle d’esprit pionnier ? "C’est une femme qui pensait à tout, qui était toujours en mouvement, toujours sur la route ou sur un bateau", confirme la religieuse cabrinienne. Elle décrit son entêtement quand il s’agissait de trouver des fonds ou des édifices pour accueillir ses hôpitaux, ses orphelinats et ses écoles, au point même de lancer des médailles dans une propriété qu’on ne voulait pas lui vendre jusqu’à ce que la Providence vienne à son secours. "Mère Cabrini voulait de beaux bâtiments, avec de grands espaces et des arbres pour accueillir dignement ses élèves et ses patients", rapporte-t-elle.
Voyageuse infatigable
Et la future sainte - canonisée par Pie XII en 1946 - ne s’arrêta pas aux États-Unis : elle ouvrit des missions en Europe mais aussi en Amérique latine. "Le monde est trop petit pour que nous nous limitions à un seul endroit ; je veux l’embrasser dans son intégralité et atteindre tous ses recoins", affirmait-elle. Voyageuse infatigable, elle allait en avant-garde pour ouvrir des maisons avant d’y faire venir des religieuses d’Italie, parcourant toute l’Amérique du Sud en franchissant notamment, en plein hiver, la cordillère des Andes. Dévote de sainte Rose de Lima, elle s’est d’abord rendue dans la capitale péruvienne pour lui confier ce difficile voyage, visitant ainsi ce pays où Robert Francis Prevost viendra lui aussi en tant que missionnaire des années plus tard.
"Son abondante correspondance montre qu’elle était très curieuse des moindres petits détails de la vie quotidienne", souligne encore sœur Patricia. Elle raconte comment, en visitant le Colorado, elle trouva un énorme tronc fossilisé, le fit rapatrier en Italie et le présenta à la foire de Milan pour finalement remporter un prix. Toute cette intense mission était motivée par une foi ardente. "Pour elle, le plus important c’était l’amour de Jésus, l’amour de son Sacré-Cœur, de rendre présent cet amour à tous et de le porter à chacun", souligne la religieuse argentine, évoquant une spiritualité en même temps très "contemplative".
Elle inspire Léon XIV
Épuisée par cette vie intense, Mère Cabrini mourut en 1917 à l’âge de 67 ans après avoir fondé 67 maisons. Son ordre continua de s’étendre, mettant même temporairement le pied en Chine avant d’être chassé par la révolution. Aujourd’hui, il compte moins de religieuses (185 en 2024), mais toujours de nombreux laïcs qui font partie de cette grande famille un peu partout dans le monde : Brésil, Argentine, Eswatini, Ouganda, Espagne, Nicaragua… Cependant, la fécondité de Mère Cabrini va au-delà de sa propre congrégation : elle a été aussi l’inspiratrice de nombreux autres ordres, à commencer par celui des Missionnaires de la Charité de Mère Teresa, laquelle avait déclaré vouloir faire en Inde ce que la sainte italienne avait fait en Amérique.
Elle semble aussi inspirer le Pape, qui l’a citée à quatre reprises depuis son élection, dont deux fois dans des textes magistériaux importants parus en 2025. Dans son exhortation apostolique Dilexi te, consacrée aux pauvres, le pape rappelle que la sainte a été proclamée patronne de tous les migrants par Pie XII et en fait un des modèles de l’action chrétienne en faveur des plus démunis. Dans sa lettre apostolique Dessiner de nouvelles cartes d’espérance, sur les défis de l’éducation, il la cite comme une des "femmes courageuses" qui ont "ouvert la voie aux jeunes filles, aux migrants et aux plus démunis".
Un lien spécial
Les nombreux points de convergence avec sa propre vie ont peut-être aussi inspiré le pontife : on retrouve en effet chez les deux un lien spécial avec Léon XIII, une double identité, une expérience de missionnaire, un goût prononcé pour l’organisation de leur ordre religieux, une passion pour le voyage, et un tropisme pour l’Amérique dans son ensemble.
Ce samedi, à Sant’Angelo Lodigiano, le pape Léon XIV priera devant la relique du cœur de la Mère Cabrini. Une vingtaine des "filles" de la sainte américaine seront là pour accueillir le pontife. "Comme Léon XIII l’a fait pour Mère Cabrini, nous voulons qu’il impulse en nous cet élan pour la mission, cet appel à aller vers les migrants, les réfugiés, vers les plus pauvres qui fait notre charisme. Et nous aide dans cette conviction que nous avons, celle que devons nous rendre là où personne ne va", explique sœur Patricia. Pour continuer à marcher dans les pas de leur fondatrice, en somme.












